1024 ARCHITECTURE, "Mad Mappers" de l'espace

1024 architecture
 

Quand dans le milieu de l'architecture, les techniques d'animation 2D ou 3D étaient encore utilisées comme outils de représentation, Pierre Schneider et François Wunschel en détournaient l'affectation au profit de la conception et de l'analyse, jusqu'à ce que l'image en mouvement devienne un matériau de construction en soi.

 

Issus d'une génération pour qui, associer l'éphémère au durable n'est plus un paradoxe, ces deux ex membres du collectif eXYZt  — E pour énergie, T pour le temps —  ont, intégrée dans leurs gênes, la puissance immersive du son. Pionniers du vidéomapping, ils échafaudent depuis 2005 des passerelles entre arts numériques et bâtiments recyclables. À croire qu'ils  auraient une longueur d'onde d'avance pour que le CERN leur propose de simuler les expériences subatomiques d'un scanner de particules ?

 
Architecture numérique

Leur nom définit leur domaine d'intervention : entre architecture physique et numérique, 1024 correspondant à la résolution standard d'un écran ou d'un  vidéoprojecteur (1024 pixels soit 512 X 512). Lorsqu'on pratique les arts numériques il est nécessaire de savoir triturer les ordinateurs, d'être un peu VJ, et tant qu'à faire architecte,  pour une meilleure compréhension de l'espace, surtout lorsqu'on s'intéresse au mapping. Mapping ? C'est augmenter un objet ou un espace, par la vidéo projection : rajouter une dimension supplémentaire par l'injonction d'image, telle que la notion de mouvement ou la texture et altérer ainsi la perception de la réalité. 

Diplômés de l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Paris la Villette, Pierre Schneider et François Wunschel ont choisi pour sujet, les structures en échafaudage habitées capables de se transformer en fonction des besoins; parallèlement ils s'intéressent aux arts visuels, aux différents médias liés à l'image en mouvement. En architecture, la dynamique, le changement, l'évolution et notamment les processus de transformation d'une construction étaient très difficiles à rendre compte sous la forme de plan, de maquette ou d'images fixes;  d'où l'utilisation pour nos présentations, de films d'animation : en 3D, en pâte à modeler ou en stop motion, pour accélérer le temps et montrer son impact, sur le bâtiment. C'est au Mapping Festival, en 2005, qu'ils découvrent le milieu du VJing, avant même de comprendre que le vidéomapping deviendrait une discipline en tant que telle. 

 
Dispositifs scéniques 

Leur première intervention dans le domaine — nom de code SET, pour Station Extra Territoriale — porte sur la tour Agbard conçue par Jean Nouvel à Barcelone. Dans le cadre du festival EME3, sous le label eXYZt ¬— la 4ème dimension pour thématique —, les architectes virtualisent en rampe de lancement, la façade d'un bâtiment placé cent mètres en aval de la tour, donnant ainsi l'illusion du décollage imminent d'Agbard, dans d'une Espagne en pleine mutation. Puis ils enchainent les projets en France et à l'étranger : GRrrrrridwave est une véritable peau virtuelle en 3D, pour la Métavilla du pavillon français, remarquée lors de la biennale d'architecture de Venise en 2006, alors que ses concepteurs réfléchissent déjà à dispositifs scéniques pour des DJs internationaux...

Affranchis du collectif eXYZt en 2007, c'est sous l'enseigne 1024 architecture qu'ils signent Square Cube, une installation pour Étienne de Crécy, figure de proue d'une "french touch electro fresh". La structure de six mètres sur six, livrée pour Les Transmusicales de Rennes, fait le tour du monde, mais c'est véritablement la BOOM-Box qui révèle leur identité au public, avec son "Ghetto Blaster" géant de seize mètres sur huit, créé pour La Nuit blanche d'Amiens en 2008. Simple, efficace : sur une structure en échafaudage est d'abord mappée l'image symbolique de la machine à faire danser, puis s'opère progressivement un décollage visuel vers l'abstraction. Une manette de jeu en guise d'interface avec le "boom boxer", un "soft" maison développé pour gérer l'interaction image et son, quelques stroboscopes et lumières en sus et ce sont des milliers de personnes qui, dans les rues d'Enghien-les-Bains quelques années plus tard, en 2011, dansent et scandent "Every body is upset !" au tempo d'un DJ perché dans le lecteur de K7 virtuel, au milieu du lac de la "cité balnéaire" francilienne.  

 

Le binôme répond autant aux projets qui lui sont soumis, qu'il est force de proposition : il évolue dans l'événementiel festif avec des productions monumentales, telles qu'un 3D Bridge de cubes interactifs lumineux sur le pont Saint-Louis produit avec l'équipe de We Love Art pour la Nuit blanche 2010, ou la scénographie d'une "Nuit electro", sous la nef du Grand Palais — 15 000 m2, à habiter en 24 h — avec le producteur d'événements culturels Artevia en 2011. Mais la conception d'un petit spectacle, Euphorie qui se joue dans un théâtre, aussi bien au Mans qu'à Sao Paulo, Rio, Strasbourg ou au Tech Fest de Mumbai, semble aussi essentielle, voire vitale, pour ces deux performeurs. Cette histoire d'un petit pixel qui, dans une interaction son-image, grossit au point de former un espace totalement immersif leur confère, en outre, le plaisir de se mettre en scène et de chanter !

1024 architecture

 

 
MadMapper pour tous

Cela  nous plaît d'intervenir dans des échelles, des économies et des  temporalités de projets très différents qui nous permettent de ne pas être dépendants des cycles liés à l'architecture, dont les délais peuvent prendre trois ans, entre la phase d'esquisse et la réalisation. Les petits projets, dont les enjeux sont souvent plus artistiques, leur permettent de poursuivre une recherche dont l'impact et les rebondissements sont réinjectés dans un événementiel ou une construction plus conséquente. 

En collaboration avec Garage Cube, les organisateurs suisses du Mapping Festival et développeurs du logiciel de VJing Modulate, 1024 architecture a développé MadMapper, un moteur qui répond spécifiquement à la problématique du video mapping, consistant à repositionner des éléments vidéo dans l'espace. Nous avions envie de capitaliser sur nos plug-ins avec des programmeurs de plus haut niveau : la commercialisation du programme (vendu 299 euros pour une licence, ndlr) permet de financer l'évolution logicielle, tout en créant une émulation au sein de la discipline. Développer des algorithmes qui  permettent de recaler le point de vue automatiquement, scanner un espace en 3D grâce à un vidéo projecteur, autant d'axes de développement techniques que François prend le temps de mettre en ligne sous forme de tutoriels pour d'autres vidéomappers, novices ou convertis. 

 
 
Stratégie durable

Car s'ils conçoivent les projets ensemble, François Wunschel intervient d'avantage sur les aspects virtuels tels que le développement des logiciels et des interfaces, alors que Pierre Schneider s'attèle au concret, au rapport à l'espace aux constructions, à la matière. Un duo complémentaire épaulé par une seule assistante, Cinzia. Nous travaillons avec de nombreux freelances et des producteurs délégués tels que We Love Art avec qui nous menons des collaborations régulières. Mais nous tenons à conserver une certaine autonomie.

Avec la même méthodologie que les architectes et les mêmes outils (3DS Max ou Autocad pour les logiciels de modélisation dans l'espace), 1024 architecture travaille dans une logique d'économie de moyens et de production simplifiée, privilégiant la collaboration avec des producteurs locaux et opérationnels, en fonction du projet. C'est une façon de voyager léger, un moyen de solliciter un maximum de ressources in situ et d'utiliser des produits manufacturés standards, qu'on peut retrouver partout dans le monde ! D'où ces matériaux de chantier que l'on retrouve dans leurs constructions, de type échafaudage, containers, bâches plastique, etc., et l'utilisation de lumières de scènes et de vidéoprojecteurs pour un maximum d'impact visuel. Cependant, si les dispositifs  lumineux sont de plus en plus intégrés de façon pérenne dans un bâtiment, le vidéomapping, lui, nécessite encore du matériel onéreux à durée de vie trop limitée pour sortir d'une temporalité liée à l’événementiel ou au spectacle vivant.

 
 
Matériaux recyclables

Certes, nous livrons en architecture, des bâtiments qu'on peut considérer comme alternatifs, transportables ou démontables; nous travaillons avec des matériaux recyclables qui nous sont chers et dans une temporalité qui nous semble beaucoup plus proche de nos considérations actuelles. Il s'agit  notamment de restaurant-guinguette Les Grandes Tables qu'ils ont conçu sur l'île Seguin au bord de la Seine, près de Paris, un lieu de vie convivial dans un cadre bucolique inauguré en septembre 2011, sur lequel ils ont tout de même planché près de deux ans dans l'attente du futur "paquebot Jean Nouvel" (décidément !) dédié à la cultures et aux loisirs, qui prendra place sur les 11,5 hectares, autrefois occupés par les usines Renault, devait  préfigurer un jardin éphémère mis en place par Michel Desvigne, des lieux de vie et de rencontres facilement constructibles et démontables au bout de quatre à cinq ans.

1024 architecture a donc remporté le projet des Grandes Tables : une architecture hybride entre la serre agricole, la barge et la plate-forme pétrolière, conçue à partir d'échafaudages de chantier, de containers de fret avec une sorte de cabane en bois perchée sous un parapluie de taule, transparent.  Quant à la mise en lumière : nous voulions que le bâtiment lui-même face enseigne lumineuse. Qu'à cela ne tienne, les architectes de la nuit (qui quelques années plus tôt avait relooké l'une des boîtes parisiennes les plus conviviales du moment, Le Social Club)  ont utilisé des néons LEDs pour surligner en mode nocturne le profil des Grandes Tables. Ouvert le midi, le bâtiment est privatisable le soir, et rien ne les empêche d'en augmenter la façade par du video-mapping. La guinguette fut inaugurée par leur DJ fétiche, Étienne de Crécy en septembre 2011.

1024 architecture

 
 
Insuffler du vivant

L'esthétique 1024 est graphique assez minimale clairement influencée par la notion de lignes de plans. Issue de l'univers de représentation architectural, elle est composée de tracés régulateurs et de lignes constructives, géométriques dans une logique plutôt radicale et minimaliste. Pourtant selon les projets nos "Mad Mappers" vont travailler sur des mises en lumière, et jouer sur des transformations de la perception au rendu plus expressionniste comme pour la Fête des Lumières à Lyon où Perspective lyrique consistait à ré-insuffler du vivant dans le Théâtre des Célestins par des ombrages exagérés et des déformations à la Frank Ghery.

Pour nous l'architecture est faite pour accueillir des vivants et nous cherchons comment elle peut devenir humaine, réactive, ludique, avec tout un panel générationnel qui s'approprie le dispositif de manière différente. Perspective lyrique c'est, littéralement, comment faire danser un bâtiment par le son se sa voix. L'installation interactive dont le vidéomapping s'appuyait sur la façade était interfacée avec un microphone qui, par le chant du public, pouvait modifier la forme du bâtiment. L'expérience a depuis été réitérée à Singapour et à Gand en Belgique.

 
 
Simuler l'invisible

À l'issue de La Fête des Lumières de Lyon, les scientifiques du CERN découvrent le travail des architectes virtualistes et leur proposent de plancher sur le scénario d'un dispositif de mapping didactique. Un spectacle emblématique et, pourquoi pas, ludique, permettant d'expliquer au plus grand nombre ce qu'ils trafiquent au centre de la terre. Profitant de la période annuelle de maintenance de leurs accélérateurs, ils invitent le binôme 1024 à visiter le site et plus particulièrement le CMS, l'un des 4 détecteurs de particules, le scanner: un disque de 9 km de diamètre à cheval sur le territoire Français et la Suisse qui tourne à 100 mètres en sous-sol… Comment, face à autant d'enjeux scientifiques et financiers, transmettre et expliquer au public ce qui est invisible à l'œil nu ? Depuis 6 mois, 1024 architecture planche sur ce qui n'est pour le moment qu'un projet à l'étude, mais il est clair que dans le travail de recherche graphique que développent François (le passionné de physique quantique du team) et son partenaire, il existe un langage commun sur la nature de cette particule qui intéresse tant le CERN, avec celles que l'on projette à partir d'un moteur 3D.

 
 
Véronique Godé

site: > www.1024architecture.net

projets:

Mapping festival > http://mappingfestival.ch/2012/
Perspective Lyrique > http://1024d.wordpress.com/category/event-project/perspective-lyrique/
CERN : http://1024d.wordpress.com/
Square Cube > www.1024architecture.net/en/2009/11/square-cube/
Grrrrrridwave  > www.1024architecture.net/en/2010/01/grrrrrridwave/
SET > www.1024architecture.net/en/2010/04/set/ 
Les Grandes Tables > www.1024architecture.net/en/2010/05/les-grandes-tables/

 

Publié dans Digitalarti Mag #9

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