ARS ELECTRONICA catalyseur de la culture et de l'économie

Depuis ma première visite à Linz en Autriche pour le festival Ars Electronica en 2009, je cherche à analyser l'impact de ce festival, le plus ancien du domaine art et science, 32 ans déjà, sur la culture et l'économie régionale. Comment une ville comme Linz, 190.000 habitants, 400.000 en incluant la région, a pu financer le festival et le centre associé qui sont devenus des modèles au niveau mondial et avec quelles influences en retour ?

Depuis plus de 30 ans, le festival Ars Electronica œuvre à l’avant-garde de la révolution numérique en explorant les relations entre art, technologie et société. Le centre Ars Electronica, ouvert en 1996, se veut le musée du futur. J’ai eu la chance de rencontrer et d’interroger le fondateur du festival, Dr Hannes Leopoldseder, le directeur de la culture de la ville de Linz, Dr Julius Stieber, et son prédécesseur Mag. Siegbert Janko ainsi que plusieurs participants et organisateurs. L’analyse de tous ces entretiens fait ressortir l'influence du festival comme celle d'un puissant catalyseur de la culture et de l'économie régionale.

Un peu d'histoire

Dans les années 70, Linz est une ville provinciale, industrielle, dont l’économie est basée sur la sidérurgie avec les problèmes associés dont la pollution, le déclin de l'activité et la mauvaise image de la région. Au niveau culturel, entre Vienne et Salzbourg, Linz ne représentait même pas un arrêt possible en chemin. La ville vivait en autarcie avec seulement un petit théâtre local.
Le principal industriel de la région, Vöst Alpine AG, s’est complètement transformé après la crise de la sidérurgie. Après une faillite en 1985, la société s’est réinventée avec succès en une société spécialisée, internationale, technologique, produisant des aciers spéciaux dans des conditions environnementales très à la pointe. La société investit aujourd’hui plus de 100 millions d’euros par an en recherche et développement soit quatre fois plus qu’en 2000.
Linz, n’avait aucune tradition culturelle, à la différence de Vienne ou Salzbourg, mais par contre une certaine tradition technologique. Après Vienne, la première radio en Autriche émet depuis Linz. Dans les réflexions qui ont amené à la création du festival, la volonté de se distinguer des cultures classiques de Vienne et Salzbourg a permit d’avancer sur des projets d’avant-garde dont les politiques n’avaient souvent aucune idée mais qu’ils ont soutenus avec courage.

Ars Electronica
Créé en 1979, le festival a lieu au début dans les studios régionaux de la télévision autrichienne pour la partie symposium et à la Brucknerhaus pour les concerts avec deux piliers : l’international et la culture pour tous. Le prix Ars Electronica est fondé en 1987, avec trois catégories au début. Cette année, Ars Electronica a reçu 3.611 projets de 74 pays dans sept catégories : digital communities, computer animation, interactive art, u19 - create your world, digital musics & sound art, hybrid art et [the next idea].
Pour apporter au festival une garantie de pérennité, le projet du centre Ars Electronica a été lancé. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela n’a pas été simple. La ville avait lancé un appel à propositions pour ce lieu et en avait reçu six sur des thématiques variées dont la danse, la recherche, la culture est-ouest… Ars Electronica a finalement été retenu. Le premier centre et le Future Lab, le laboratoire du futur, datent de 1996, la rénovation avec le bâtiment actuel date de 2009. Le Future Lab produit les expositions et travaille sur des recherches indépendantes ou avec des entreprises et des laboratoires de recherches dans le monde entier.
Le festival et le centre sont aujourd'hui financés à un peu plus de la moitié par subventions de la ville surtout et de la région, le reste venant de ressources propres, sponsors, services, entrées… La construction a été financée essentiellement sur fonds publics, municipaux principalement.

L’influence des politiques
Comme partout, en Europe du moins, les politiques sont le nerf de la guerre culturelle avec la maîtrise de l'argent pour construire, entretenir et développer. Comment Ars Electronica a pu, très tôt, amener les politiques de la région sur son terrain ? Rétrospectivement, Siegbert Janko cite trois facteurs qui ont fortement influencé, en plus du contexte général décrit ci-dessus :
–    la couverture presse
Le fondateur du festival, dirigeant l'antenne régionale de la télévision autrichienne et ayant de nombreux contacts presse, a pu amener la couverture presse initiale. Par la suite, le sujet innovant a attiré, souvent de jeunes journalistes, qui ont couvert l'événement.
–    l'événement grand public
Quand 100.000 personnes se déplacent tous les ans pour le "Klang Wolke", la soirée grand spectacle le long du Danube, les politiques apprécient. Cet événement annuel a lieu pendant Ars Electronica tout en étant organisé indépendamment par le Brucknerhaus, un reste de l'histoire de la fondation du festival. Ce fort attrait grand public, qu’ont très peu d’événements similaires, influence le soutien des politiques.
–    le plan de la culture à 15 ans
À la fin des années 90, la ville a lancé l'élaboration d'un plan sur sa politique culturelle à 15 ou 20 ans. Pour cela, tous les principaux responsables de Linz, de la région, des entreprises, des universités… ont été interrogés sur l'importance de la culture pour la région mais aussi directement pour leur secteur, pour leur propre société ou université. Les mêmes questions ont été posées à de nombreux habitants de toutes les catégories sociales.
Et le résultat du plan s'est avéré moins important par ses conclusions que par le processus lui-même qui avait amené à s'interroger, à réfléchir sur la place de la culture et sur son importance locale mais aussi pour chacun dans son propre domaine. Car c'est souvent le problème, la culture vient en dernier, il y a toujours plus urgent à financer comme une nouvelle route, un hôpital, une école... En ayant fortement installé la culture dans l'esprit des décideurs comme des habitants en général, les moyens financiers ont suivi.
En 2009, Linz a bénéficié du prestigieux label de ville européenne de la culture, fruit d'un long travail de préparation. La première lettre envoyée à la Commission Européenne pour faire acte de candidature date de 1995 ! Siegbert Janko se rappelle que ses collègues n'y croyaient pas à l'époque et que Ars Electronica a été un élément majeur du dossier. L’obtention du label a donné un coup d’accélérateur à de nombreux projets dont la rénovation complète du centre Ars Electronica.

L'économie régionale se transforme
Linz était autrefois un repoussoir à talent. Ainsi l’ancien responsable culturel de la ville se rappelle des moqueries de ses amis viennois lorsqu’il avait décidé de s’installer là au début des années 80. Dans les années 90, la population comme les politiques s’habitue, grâce au festival, à des projets innovants, variés, ouverts sur le monde. Cela accompagne naturellement une forte internationalisation de la ville et de ses entreprises et apporte également une tolérance croissante aux évolutions.
Aujourd’hui, la ville attire les talents comme le montre par exemple le développement du groupement d’entreprises, le Software Park Hagenberg, situé à 20 km qui compte aujourd’hui de nombreuses sociétés employant au total plus de 1.000 personnes et près de 1.500 étudiants. Plusieurs sociétés high-tech internationales se sont installées dans la région, également plusieurs entreprises dans les "cleantech", les technologies vertes.  Linz est devenu un exemple de ville à la fois industrielle, propre, écologique, culturelle et internationale.

L'intégration de l’enseignement
Les partenariats entre Ars Electronica et les lycées et universités locaux sont également riches d'innovations pédagogiques. Dans le cadre de projets, les étudiants explorent la cité comme terrain d'expérimentation et d'étude, beaucoup plus qu'ailleurs. Ils bénéficient de programmes d'échange dans le monde entier, des chercheurs, des artistes viennent en résidence sur place, favorisant les échanges créatifs.
Les projets démarrent déjà au lycée. Ainsi cette année, deux classes d’établissements différents ont travaillé ensemble sur le joli projet d’une chambre d’hôtel qui mémorise les messages des occupants précédents pour les chuchoter aux occupants suivants.
Et comme cela dure maintenant depuis longtemps, les générations formées reviennent aujourd'hui. Dans la ville, on parle des enfants du festival pour ceux qui ont étudié dans ces domaines il y a une ou deux décennies et qui sont de retour auréolés de succès internationaux comme Sam Auinger, le compositeur de la musique jouée toute la nuit dans la cathédrale.

Les thématiques évoluent
Ce qui étonne parfois, en comparant Ars Electronica à d’autres festivals du même genre, ce sont les domaines couverts, souvent très sociaux et écologiques, et cela depuis longtemps. La ville pousse aussi à ces thématiques sur l’écologie avec des réflexions sur les transports, la consommation, le recyclage, l’environnement sonore. Le centre travaille également autour des sciences de la vie qui vont bouleverser notre existence future.

Comment mesurer l'influence du festival ?
Cette influence est bien sûr difficile à mesurer avec précision mais en combinant de nombreux facteurs convergents, il est possible d'établir un diagnostic fiable sur l’importance de cette influence. Cette influence est très large, elle touche même, au-delà de la culture et de l’économie comme nous l’avons vu plus haut, au social, au vivre ensemble et à l’ouverture internationale.
Ainsi, une controverse culturelle récente à Salzburg avec la venue du Manneken-Pis qui a fait scandale, a amusé à Linz où ce serait passé comme lettre à la poste car tout le monde est habitué depuis longtemps à des propositions culturelles variées, choquantes parfois, dans l’espace public comme dans les expositions.
Au-delà d’éléments réels mais assez intangibles comme l’ouverture aux autres, il est important de noter des éléments beaucoup plus mesurables comme le nombre de dépôts de brevets. La région de Linz est, en Autriche, la région qui en dépose le plus. De même, des études d’opinion montrent que les habitants de la région ont une vision du futur nettement plus positive que le reste de la population autrichienne. À l’entrée des tram de Linz a été affiché un moment : "Futur, merci de monter". C’est très révélateur d’un état d’esprit ouvert sur le changement. Il est bien possible que ce soit la base même de l’influence du festival !

Et l'avenir ?
Ars Electronica a montré la voie, a été le festival précurseur, inspirateur de nombreux autres événements dans le monde entier et, comme nous l’avons vu, participe fortement au développement culturel et économique de la région. Et maintenant, quelle place demain pour le festival dans la région et à l'international ?
Autant l'influence majeure du festival et du centre ne peut que continuer à se développer dans l'espace régional, autant, dans un monde globalisé, avec un rythme accéléré d'innovation, sa place au niveau international va être challengée par d’autres événements et centres de par le monde. Ce sera passionnant à suivre…

Malo Girod de l'Ain

Publié dans Digitalarti Mag #7

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