2 galeries, 2 expositions, 4 installations, artiste-chercheur français Samuel Bianchini poursuit ses expériences de spectateur à l’œuvre. Avec une curiosité des technologies et de l’esthétique relationnelle toujours plus grande, il explore et interpelle nos sens.
En exposant à Rennes le résultat surprenant d’une originale collaboration avec deux départements Universitaires bretons, Bianchini surprend. En proposant au public parisien 3 de ses œuvres interactives "réaménagées" au sein d’une galerie du Marais (2), ce jeune artiste revendique une place dans le marché de l’art frileux des technologies et de l’interactivité. Cet artiste de renommée internationale façonne une œuvre sculpturale et vivante que tout musée versé dans l’art d’aujourd’hui devrait appréhender.
À l’œuvre depuis une quinzaine d’années, Samuel Bianchini interroge dès ses débuts notre face à face contemporain avec les images. L’interaction, le jeu, l’installation et le tactile apparaissent très tôt dans ses différentes pièces. Enseignant chercheur dans des écoles d’art réputées (Nancy, ENSAD) et à l’Université, membre de laboratoires innovants (CITU – Université de Paris 8, Calhiste – Université de Valenciennes) Bianchini fait partie de cette nouvelle génération d’artistes qui déculpabilisent la théorie de leur pratique plastique à travers un travail collaboratif et inventif, une recherche universitaire et technologique, et de multiples parutions. Or, si l’image, la projection et la confrontation active du spectateur à l’œuvre, était une constante chez Bianchini, Qui vive, présenté à Rennes, arrive comme un ovni. Réalisé avec le département de domotique de l’Université de Rennes 2 pour une intervention in situ dans l’entre-sol qui est l’ordinaire de la galerie de la fac : Art & Essai.
Cette installation intelligente, sorte d’alien universitaire vit non seulement pour nous et par nous : spectateurs/visiteurs, mais aussi de l’activité des usagers de la bibliothèque universitaire qui hante l’étage juste au-dessus de la galerie. C’est en effet les sons de pas et les bruits de mobilier, visualisation sonore de l’activité des étudiants chercheurs au travail dans la bibliothèque, qui vont aussi donner vie à l’œuvre. Associés aux déplacements des visiteurs de la galerie, une vie mécanique et lumineuse, sonore et inquiétante prend forme. Dans un clair-obscur persistant le visiteur est confronté à un capharnaüm de tables et de chaises. Surprenante décharge pour un étranger aux usages revendicatifs estudiantins. Sculptures somme toute banales car dans une fac en grève ces barricades de tables faméliques et de chaises tubulaires multicolores sont légions. Or voilà, ici, point de grève, point de réserve de matériel, point de révolte ni de barricades. Ces tas de chaises et de tables, éclairés en clair-obscur rugissent par les mécaniques qui développent leurs facultés de mouvance. Au gré de nos déplacements dans le silence de la galerie, juste ponctués des crissements de talons et de chaises des "voisins" du dessus, le monstre se réveille. Mais difficile de trouver là un alphabet de déplacements propres à dialoguer avec la bête. Il faut subir et observer la subtilité de la transformation. Et rester sur le… Qui vive !
En deux mots, Qui vive est une pièce qui consacre un vrai sculpteur contemporain (1). Car ce titre (Qui vive) à double sens nous alerte, nous spectateurs, et en même temps fonctionne comme une incantation pour donner vie à l’œuvre, au monstre, pour rassembler les forces participatives pour jouer Qui vive. Mais à bien y penser, Qui Vive, œuvre sans images, n’est pas si éloignée des préoccupations d’œuvres partagées de Samuel Bianchini.
Déjà avec pOlymic Games exposé en grandeur réelle lors de l’exposition Maintenance (Poitiers, 2010), Bianchini interrogeait la légitimité d’une pièce interactive partagée entre 9 utilisateurs sur l’image d’une formation/déformation du symbole olympique construit par une foule lors des J.O. de Séoul. Aujourd’hui c’est chez Ilan Engel Galery qu’il réinvente trois de ces anciennes pièces donc une autre pièce en réseau datant de 2007… Tous Ensemble.
Mais cette exposition au cœur du Marais joue sur le temps du geste de ses spectateurs et le mouvement des images avec 3 pièces anciennes relookées pour l’occasion. Une adaptation pour une monstration factuelle en triptyque design de All Over; pièce Internet (images de trader en ACII art) indexée sur les flux boursiers et réalisée pour le site du Jeu de Paume en 2009. D’autant qu’à plusieurs (2001), mur de foule qui réalise une ola en temps réel du geste du visiteur sur un écran tactile, présenté au Centre Pompidou l’année dernière, et ici visible dans une version juste. Et LA pièce en réseau : Tous ensemble. Cette dernière présente une mosaïque d’images noir et blanc (35 images), comme un écran de contrôle de caméras de surveillance (identiques), avec un même cadre dans des temps différents, avec des manifestants esseulés à rassembler avec 7 souris (7 players) et un seul curseur. Un casse-tête relationnel à jouer en famille !…
Cette dernière pièce est certainement la plus complexe et la plus représentative des recherches actuelles de Samuel Bianchini. Elle réinvente une esthétique relationnelle en réseau au sein d’une œuvre numérique partagée. Elle propose de faire vivre une expérience à plusieurs visiteurs fraternels et rivaux. Ce concept de "réseau partagé" de Tous ensemble, comme de pOlymic Games est selon Bianchini trop sous estimé alors que c’est un des grands challenges contemporains. Entre politique et esthétique, entre militantisme et technophilie, l’art de Samuel Bianchini nous fait partager des expériences nouvelles. Et, si le rôle d’un artiste est d’élargir les consciences autant que de défricher les usages relationnels, esthétiques et techniques; sur tous les fronts Samuel Bianchini est sur le Qui vive !
(1) Qui vive, Galerie Art & Essai, Université de Rennes 2 - janvier/février 2012.
(2) Opération Opération, exposition jusqu’au 12 mai 2012, Ilian Engel Gallery,
77 rue des Archives, 75003 Paris. >
www.ilanengelgallery.com
Jean-Jacques Gay