L'art numérique fait encore figure de parent pauvre par rapport à la nébuleuse de l'art contemporain. La multiplication d'événements d'envergure finira bien par renverser cet ostracisme. Ainsi, à la suite d'autres manifestations majeures, la BIAN (Biennale Internationale d'Art Numérique) de Montréal devrait contribuer à valoriser des œuvres utilisant les outils technologiques numériques de manière inédite, innovante ou critique. La première édition aura lieu au printemps prochain, à l'initiative de l'équipe du festival Elektra porté par son directeur, Alain Thibault. Complément d'information.
Comment est née cette idée de biennale et pourquoi ce format, plutôt que la mise en place un évènement plus récurrent (annuel) ?
Ce projet est né du désir de donner un statut à l'art numérique égal à celui de l'art contemporain. Le terme "biennale" a une résonance à travers le monde de l'art : on pense tout suite aux grandes biennales comme celle de Venise, Sao Paulo ou Sydney par exemple. C'est ce à quoi nous aspirons : en faire un événement où tout l'international sera convié, un rendez-vous bi-annuel qui fera le point sur cette pratique en pleine évolution.
Quelle sera la spécificité, le positionnement, de cette biennale par rapport à d'autres événements internationaux axés autour des arts numériques comme Todaysart, Ars Electronica, STRP ou CYNETART notamment ?
La BIAN sera exclusivement constituée d'expositions, d'installations. Nous voulons également, en parallèle, développer un volet de type marché pour les collectionneurs, un peu comme Art Basel Miami. Nous constatons que de plus en plus de collections en art sont constitués maintenant d'œuvres issues de l'art médiatique.
Quelle est la synergie, les liens qui unissent cette biennale au festival Elektra et au MIAN (marché international de l'art numérique) ?
Les trois activités se complètent et ont chacune leur fonction spécifique. Elles offrent un portrait plus complet des deux principaux volets que l'on retrouve en art numérique. Le MIAN a permis à notre communauté internationale de mieux se reconnaître et de s'organiser en réseaux, formels ou informels, en initiant des co-diffusions et co-productions. Une activité donc profitable à tous les intervenants du milieu. Elektra restera annuel, début mai, mais se concentrera sur les performances, le temps réel. Les installations sont en général plus compliquées à présenter, à mettre en place, et demandent plus de préparation, notamment avec nos partenaires de diffusion, mais leur durée de vie est plus longue que les performances; d'où leur place prépondérante dans la biennale.
Vous parlez de "territoire naturel" pour désigner Montréal par rapport aux arts numériques : qu'est-ce qui caractérise cette ville plus que d'autres sur ce plan ? Est-ce une exception au Canada et plus largement en Amérique du Nord ?
Montréal est effectivement une exception en Amérique du nord. Le degré et le sérieux des activités de diffusion, de recherche et de création de ce qui se fait dans ce domaine se compare à certains pays d'Europe. D'ailleurs la majorité de nos activités hors Montréal (ou province de Québec) ont lieu en Europe où le genre et le réseau est le plus développé. Le Québec est la province canadienne où on a le plus investi en culture (le tout évidemment bonifié par le Canada et Montréal). Ceci n'est certainement pas étranger au fait qu'on y retrouve une qualité d'artistes et de diffuseurs intéressante.
Cette biennale est bien évidemment une manifestation internationale, mais la France sera à l'honneur pour cette première édition : qu'est-ce qui a présidé à ce choix ?
Grace au fonds de coopération France-Québec nous avons pu, dans un premier temps, produire l'événement Québec Numérique dans le cadre de la deuxième édition du festival Némo à Paris en octobre 2011. Près d'une vingtaine d'artistes et de diffuseurs québécois ont présenté des performances et installations dans les salles de la Gaîté Lyrique et du CentQuatre, en plus de participer à une activité de marché de type MIAN, devant des diffuseurs et producteurs de France et d'Europe. En contrepartie, une sélection d'artistes français choisis par Némo, et ayant pour la plupart bénéficiés du fond ACME d'Arcadi, feront partie de la Biennale.
La programmation de cette première édition est axée autour de la notion de "phénomènes", au sens étymologique : "manifestation de quelque chose de merveilleux", en référence à la fameuse phrase de Clarke sur la science… Pourquoi avoir choisi cette thématique ?
Parce que je pense que nous avons déjà oublié jusqu'à quel point notre vie est réglée par les technologies numériques…!
À ce jour, à cinq mois de l'ouverture, quels sont les éléments de programmation que vous pouvez déjà nous citer ?
En ouverture de la Biennale, justement, nous aurons Fragmentation, une installation vidéo 3D de Robert Lepage utilisant le dispositif ReActor développé par Jeffrey Shaw, qui sera présentée au Musée des beaux-arts de Montréal. La nouvelle installation de Carsten Nicolai, unidisplay, sera quant à elle présentée en première nord-américaine au Musée d'art contemporain de Montréal. Et une exposition monographique de Ryoji Ikeda sera proposée à la fondation DHC/Art, située dans le Vieux-Montréal.
Au-delà de cette première édition à venir au printemps prochain, avez vous déjà d'autres pistes, thématiques, souhaits, rêves ou autres, en ligne de mire, pour le développement de cette biennale ?
Au-delà d'en faire un événement récurrent (éditions 2014, 2016, etc.), nous travaillons sur un projet de lieu, le CIAN (Centre International d'Art Numérique). Nous visons une ouverture en 2017, année qui correspondra au 375ème anniversaire de Montréal. Nous travaillons actuellement avec la ville de Montréal et l'un des meilleurs cabinet d'architectes qui a une sensibilité particulière pour tout ce qui est culturel. Ce centre d'exposition sera conçu spécifiquement pour accueillir des œuvres d'art numériques. Contrairement aux salles de musée, les nôtres seront ultra-flexibles : des boîtes blanches, des boîtes noires de diverses dimensions; ainsi qu'une salle expérientielle permettant de vivre, d'expérimenter des œuvres hors du commun, sans contraintes sur le plan sonore, visuel, de ventilations, etc. Ce lieu permettra de recevoir des expositions de stature internationale et de recevoir en résidence des artistes pour des projets inédits ou des commandes. Avec une équipe de commissaires; dont un(e) ayant comme fonction spécifique de nous amener ce qui risque d'être le futur de l'art. Le CIAN doit devenir un carrefour axé sur l'innovation, la recherche et l'expérimentation en art. L'axe installation étant celui qui nous apporte présentement le plus de nouvelles idées, de nouveaux concepts, tant artistiques que sur le plan de l'utilisation des technologies. Nous prévoyons de pouvoir présenter des expositions et événements, de diverses dimensions, toute l'année.
propos recueillis par Laurent Diouf
Biennale Internationale d'Art Numérique, du 18 avril au 13 juin 2012 à Montréal, Québec / Canada.
Infos: http://www.elektramontreal.ca/bian.php?l=fr
Publié dans Digitalarti Mag #8
Digitalarti Mag, le magazine international de l'art numérique et de l'innovation
Version gratuite et interactive du mag en ligne
Poster un nouveau commentaire