Depuis quelques années Deniz Kurtel est reconnue pour ses sculptures interactives et surtout ses installations lumineuses à base de LEDs contrôlées par ordinateurs et combinées à des miroirs et divers matériaux. Ses créations ressemblent parfois à des araignées métalliques ou à des labyrinthes psychédéliques.
Des pièces enchevêtrées et scintillantes qui lui ont notamment valu les honneurs du Communikey Festival of Electronic Arts en 2008. Mais paradoxalement, Deniz Kurtel est restée dans l'ombre ! Malgré de nombreuses prestations scéniques dans le circuit electro, sous l'impulsion du duo Wolf + Lamb. Un circuit qui lui permet d'explorer d'autres modalités pour ses installations qui trouvent là une autre dimension, une autre fonction. Mais aussi de s'affirmer en tant que musicienne. Son premier album, Music Watch Over Me, qui vient juste de sortir sur le label Crosstown Rebels, devrait la faire connaître d'un plus large public. En marge de ces performances A/V, Deniz Kurtel est également sollicitée en tant que designer et plasticienne, pour des installations éphémères ou permanentes dans des hôtels (Le Mancy Hotel à Brooklyn) ou des magasins prestigieux (Lucy In Disguise). Interview.
Tout d’abord, parlez nous de votre parcours…
Je suis née à Izmir, en Turquie et j'y ai vécu jusqu’à la fin de ma scolarité. Ensuite je suis partie aux États-Unis où j’ai étudié à l’Université de Washington et j’ai fait mon troisième cycle à New York. J’ai vécu à Brooklyn jusqu’à récemment, mais depuis quelques mois je me suis installée à Berlin dans un nouveau lieu que j’ai l’intention d’utiliser comme base pour mes tournées en Europe mais aussi comme lieu de production à la fois pour ma musique et mon art. Ce sera également un lieu d’exposition/une galerie personnelle. À présent, je pratique l’art et la musique quasiment à temps plein.
Vous êtes connue pour vos sculptures interactives. Quelles circonstances vous ont poussées vers cette voie artistique…?
En 2005, je me suis rendue pour la première fois au Burning Man, mon ami Zev avait acheté des LEDs pour y faire un projet mais ensuite ça ne l’a plus intéressé et il me les a données, car moi, ça m’intéressait de plus en plus, notamment pour la construction d’installations dans le cadre de fêtes (les soirées Wolf+Lamb au Marcy Hotel). Pendant un certain temps, j’ai travaillé uniquement avec ces LEDs. Je fabriquais une œuvre pour une soirée et puis je la démontais afin de réutiliser les LEDs pour construire la pièce de la soirée suivante. À l’occasion de ces fêtes, on m’a proposé des expositions et des interventions dans des festivals et j’ai commencé à travailler sur des projets plus importants et à accumuler d’autres LEDs et ça s’est développé comme ça.
Vous travaillez essentiellement avec des LEDs, des miroirs, des bouts de métal et des ordinateurs. Mais en amont, comment s'opère l'élaboration de vos pièces…?
Je commence par laisser libre cours à mon imagination et mes sensations.
J'essaie ensuite de me rapprocher le plus possible de cette vision. J’aime dessiner mes œuvres en amont, j’apprécie particulièrement le travail de géométrie qui consiste à trouver les dimensions et les angles précis tout comme le genre de reflet qui émanera de chaque sculpture.
Concrètement, comment avez-vous conçu "Equilibrium", ainsi que "Staged" qui semble proche de cette pièce que vous avez également présenté lors d'une performance sur le port d'Izmir…?
Staged ressemble à Equilibrium au niveau du design, mais c’est une œuvre très antérieure par rapport à Equilibrium. En fait, il s’agit de l’un de mes premiers projets de grande envergure que j’ai conçu en dehors des évènements Wolf+Lamb. Je l’avais réalisé pour le Festival Communikey dans le Colorado, et Kate Lesta, l’organisatrice du festival, est l’une des premières personnes à avoir cru en moi au point de me donner le budget pour me permettre de réaliser une œuvre à grande échelle et je lui en serai toujours reconnaissante. Au moment où j’ai produit Equilibrium, j’avais commencé à faire de la musique et m’apprêtais à partir en tournée avec Crosstown. Je voulais lier ma pratique artistique des LEDs à ma musique, alors j’ai construit Equilibrium, qui est la première œuvre que j’ai programmée pour répondre à mon travail sonore. C’était un ajout cool et unique à mes représentations live. Plus tard, j’ai également utilisé cette œuvre dans le Festival d’art Port Izmir, où elle a revêtu un tout autre aspect, exposée dans une petite pièce totalement obscure où elle interagis-sait avec les voix des visiteurs. Ces deux utilisations ont reçu un très bon accueil, et ça a été pour moi une expérience unique de voir cette œuvre endosser un nouveau rôle et une nouvelle vie.
De même, vos installations "Augenblick, Head Dresser" et "Rabbit Hole" présentent certaines similitudes…
Augenblick était le premier projet pour lequel j’ai commencé à travailler avec le reflet. L’année où je l’ai réalisé, j’avais proposé au Burning Man de faire une installation à taille humaine dans laquelle le public pourrait circuler. Malheureusement je n’ai pas obtenu le soutien financier, mais j’espère toujours pouvoir réaliser ce projet. Head Dresser était destiné à une exposition et un symposium sur l’art psychédélique à la Judson Memorial Church à New York. Ça s’appelait Horizons. Je l’ai installée sur une chaise de barbier et quand le visiteur s’asseyait et enfilait le casque (habituellement utilisé pour sécher et mettre en forme la chevelure), il devenait le témoin d’une scène d'art abstraite faite de LEDs ondulants de manière hypnotique qui vous absorbait, comme une sorte de soin pour la tête — et c’est comme ça que le nom s’est imposé — plutôt que pour les cheveux, où le cerveau du spectateur est "enveloppé" par ces motifs hypnotiques. Dans la plupart de mes œuvres, j’essaie de créer un espace d’isolement autour de la tête du spectateur, sensé lui permette d’accéder à son monde intérieur. Rabbit Hole a été produit pour un évènement conceptuel, lui aussi dénommé Rabbit Hole. Là, j’ai essayé de réitérer la sensation de chute dans le terrier de lapin d’Alice au pays des merveilles. Cela ne rend pas vraiment sur la vidéo mais pour ceux que ça intéresse, on peut le voir sur mon site internet: http://denizkurtel.com/rabbithole.html
Quelles sont les différences entre ces œuvres et les installations qui vous accompagnent sur la scène musicale? Est-ce que certaines de ces pièces peuvent se rapprocher des dispositifs interactifs utilisés par Richie Hawtin ou les tubulures lumineuses d'Exyzt (pour Étienne de Crécy ou Agoria et Oxia), par exemple ?
À vrai dire, la différence majeure c’est que j’ai programmé cette pièce (Equilibrium), pour qu’elle réagisse en fonction de mon son, plutôt que de jouer avec des motifs préprogrammés. Cela réagissait en direct avec ma performance live, ce qui crée un effet beaucoup plus captivant puisqu’il y a à la fois un sentiment d’organisation, au sens où on fait appel à un algorithme stable qui détermine le langage entre les données sonores et ce qui se passe au niveau des lumières, mais également la spontanéité qui vient du fait que la musique est produite en temps réel. Je pense que la différence principale dans la manière dont je l’utilise, par rapport à d’autres, est que je construis, conçois et programme tous les aspects de mon spectacle, depuis la musique jusqu’aux lumières et à l’œuvre d’art en elle-même. Je fais tout toute seule. Les artistes que vous avez cités ont créé des spectacles beaucoup plus ambitieux que le mien et font partie d’une autre catégorie. Mes spectacles offrent une sensation beaucoup plus intime et organique car personne ne peut être aussi proche de votre art que vous-même et, en ce sens, il me semble que la possibilité de tout produire de manière autonome est un avantage.
Sur quels projets travaillez-vous actuellement…?
Depuis plusieurs années, je pense à plusieurs projets sonores mais le système de sonorisation qu’il me faudrait à cet effet n’est pas commercialisé, alors je suis en train de chercher le moyen de le construire moi-même. C’est mon prochain rêve, si j’arrive à trouver du temps libre, à présent que j’ai un espace pour le réaliser. (…) On vient de me demander de concevoir le design d’un nouveau club qui va ouvrir à Istanbul à l’automne prochain. Cela fait partie d’un grand projet de rénovation d’un quartier d’Istanbul qui est en quelque sorte une zone "électronique" et le bâtiment dans lequel le club se construit va devenir un centre culturel (art, musique, cinéma) de proximité et ils veulent qu’un artiste différent re-décore le club tous les deux mois. Ils m’ont demandé de concevoir le décor et une représentation spécialement pour l’ouverture. Je prévois de construire des installations à travers le lieu et de les relier à mon live musical pendant le spectacle d’ouverture. Sur un plan musical, je travaille sur un autre album.
PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT DIOUF
Publié dans Digitalarti Mag #6
Digitalarti Mag, le magazine international de l'art numérique et de l'innovation
Version gratuite et interactive du mag en ligne