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Fablabs: La fabrique du futur

S’émancipant des circuits traditionnels de fabrication et d’échange, les fablabs et autres techshops essaiment dans le monde leurs techniques libres et open source pour construire des machines connectées à l’Internet, la plus célèbre étant l’imprimante 3D. Artistes, bricodeurs, hackers, ingénieurs et néophytes se forment et partagent leurs connaissances. Plongée au coeur du premier Plastic Hacker Space Fest, en octobre 2010 à Vitry-Sur-Seine.

Vitry-sur-Seine, un vieux bâtiment industriel désaffecté près des voies ferrées, fin octobre 2010. C’est la première édition du Plastic Hacker Space Fest, créé par le /tmp/lab. Des ateliers créatifs attirent bricoleurs et artistes pour construire une imprimante 3D personnelle. Le /tmp/lab est le premier hackerspace de la région parisienne, un lieu créé en 2007, géré par des hackers au sens originel du terme, ces passionnés qui utilisent les technologies de manière créative. Vitry n’est pas la seule ville en région parisienne où un hackerspace s’équipe de ces nouvelles machines qui, comme leur équivalent papier, sont pilotées par ordinateur pour "imprimer" des objets de nature variée, pièces mécaniques, sex toys et même des portraits en Nutella du Che sur tranches de pain de mie… Tous défendent une certaine forme d’autonomie, ainsi que l’expérimentation de nouvelles manières de concevoir et fabriquer, loin de la massification des échanges des produits industriels. À Vitry, l’artiste Cécile Babiole et la designer Sigolène Valax sont venues construire ensemble une RepRap, l’une de ces fameuses imprimantes 3D, pour réaliser leurs propres projets artistiques. Cécile Babiole projette une série de Miniatures pour le festival Trans(e) à la Filature de Mulhouse en mars 2011. Elle modélise en 3D des sortes de fèves ou animacules qu’elle imprime grâce à la RepRap. Elle numérise les objets obtenus puis ré-imprime le résultat, et ainsi de suite pendant plusieurs "générations". Pour numériser en 3D mes miniatures, je compte utiliser une méthode low-tech, avec une caméra fixe et un récipient rempli d’un liquide opaque - du lait, explique-t-elle, outils à la main, en plein montage des premières pièces de la RepRap. Le lait, parce qu’il est blanc, permet de détourer et donc d’isoler l’objet pour établir une série de mesures.

Transformer le consommateur en "prosommateur"

Sigolène Valax, elle, imagine créer avec sa RepRap des objets proposant une autre relation au temps, ce qu’elle appelle une perspective écosophique. Cette adepte du slow design travaille sur des objets à porter sur soi, truffés par ses soins d’interfaces électroniques utilisant la RFID. Ces prothèses corporelles seront synchronisées avec un objet connecté chargé d’interpréter des données sur la Terre, le temps, etc., et de les traduire sous forme de couleurs, vibrations et sons. Un peu plus loin, Christophe André, qui se présente comme un "designer militant", défend son approche d’un design libre pour contrer l’obsolescence programmée et transformer le consommateur en "prosommateur" (pour professionnel et consommateur). Il rend disponible les différentes étapes d’élaboration d’un objet (conception, réalisation et optimisation) de façon ouverte.

Découpes laser, fraiseuses, imprimantes 3D

Le /tmp/lab s’inscrit dans la mouvance des "fablabs", mot-valise anglophone (fabricationlaboratoire) né au Center for Bits and Atoms de Neil Gershenfeld, au prestigieux Massachusets Institute of Technology (MIT), aux Etats-Unis. Un fablab permet de fabriquer rapidement et à la demande de nombreux types d’objets, adaptés à l’utilisateur final, pièces uniques ou petites quantités, grâce à des machines pilotées par ordinateur.

On y trouve notamment des machines de découpes laser et vinyl, une fraiseuse de précision, un outil de prototypage rapide telle l’imprimante 3D... Le MIT a essaimé depuis 2005 ce concept dans de nombreux pays et est même à l’origine d’une charte des fablabs qui met l’accent sur le partage des connaissances. Autour de la cinquantaine de fablabs recensés par le MIT dans le monde gravitent d’autres structures, comme les "techshops", où le matériel est mis à disposition de tous contre un abonnement. Ouverts à tous, des ingénieurs aux bricoleurs en passant par les artistes et designers, de plus en plus de fablabs, hackerspaces et autres techshops, plus ou moins dédiés à la fabrication numérique personnelle, se mettent en place, de l’Afghanistan à la Norvège en passant par le Ghana. Ils peuvent être créés de toutes pièces par des hackers ou bricodeurs, ou bien adossés à des structures existantes, universités ou lieux artistiques. Ils peuvent également être mobiles, pour aller à la rencontre des utilisateurs présents et potentiels. Depuis août 2010, la France a son premier fablab, avec la plate-forme Artilect, à Toulouse. D’autres sont en projets.

Pour quelques centaines d’euros

L’outil le plus emblématique d’un fablab est l’imprimante 3D qui s’est démocratisée depuis quelques années. En quelques clics, on passe d’un modèle 3D numérique à sa matérialisation au creux de la main, d’un fi chier à un objet. Sous l’impulsion de différentes communautés (qu’elles soient issues de l’université, du bricolage Do It Yourself, des logiciels libres et open source, des start-ups, etc.), de nombreux prototypes ont été mis au point depuis des années pour concevoir des imprimantes à bas coût et faciles à fabriquer et utiliser. Les outils de prototypage rapide onéreux, utilisables seulement par du personnel spécialisé au sein d’une entreprise, ont vu apparaître des cousins certes moins sophistiqués et précis, mais faciles à construire rapidement pour quelques centaines d’euros. Au Plastic Hacker Space Festival, par exemple, l’échelle des coûts des machines commence à 400 euros pour les Mini-Mendel, la dernière génération du projet RepRap, et s’arrête à 850 euros pour le kit de base de la MakerBot de la marque CNC, créée par des hackers new-yorkais. Ces imprimantes ne proposent ni la même technique, ni la même philosophie dans leur conception. Avec la MakerBot, il s’agit d’assembler son usine de bureau alors qu’au coeur du projet RepRap, il y a l’idée d’autoréplication et d’évolution (les machines créées jusqu’à présent ont d’ailleurs été nommées Darwin et Mendel). On peut ainsi construire une nouvelle imprimante à partir de la sienne. Les données nécessaires à la production d’une imprimante RepRap sont libres (le projet inclut également une suite logicielle sous licence Copyleft), et le projet vise à développer le partage de fichiers 3D avec des spécifi cations libres et ouvertes afin que chacun puisse les adapter selon ses besoins, pour fabriquer des outils, des pièces pour réparer un objet industriel tombé en panne… L’initiateur de RepRap, Adrian Bowyer, professeur à l’université de Bath au Royaume-Uni, n’a cessé de faire connaître sa machine autorépliquante depuis son lancement en 2005. La France a son propre projet de machine répliquante, Usinette, à Paris, qui essaime lors de workshops à Bourges ou Nantes. Usinette est proche de la RepRap mais s’est également ouverte à d’autres formes de fabrication numérique. Le projet sous-titré les usines nouvelles se conçoit comme une plate-forme d’aide à la réalisation de machines et à leur évolution au fil des besoins, ainsi que comme lieu de diffusion de savoir et de transdisciplinarité. Le projet Maglab, associant les designers du Studio Lo et la galerie parisienne Ars Longa, propose quant à lui une autre approche, celle d’une interface entre des designers et des utilisateurs / clients, grâce à leur FabBot, une fraiseuse contrôlée par ordinateur et portable. La galerie est remplie d’objets en bois conçus par des designers grâce à la fraiseuse, proposés à la vente courant décembre, et accueille des performances, comme lors de la dernière Nuit Blanche ou lorsque Flavien Théry usine des montures de lunettes à partir de disques vinyles.

Matériel libre pour activistes motivés

Le matériel libre nécessaire à la fabrication des machines dans les fablabs et hackerspaces est fabriqué par les utilisateurs à travers un réseau de coopération (construire sa machine grâce à une existante qui imprime les pièces), mais il peut aussi s’agir de kits à construire (MakerBot). Sur Internet se multiplient les ressources. La Mecque du genre, c’est le site Hackable Devices qui distribue bon nombre de projets de hardware hacker, autant ludiques qu’activistes. Une économie se met en place autour du matériel libre. La possibilité d’assembler, et surtout de modifier ses propres objets, attire des milliers de personnes à travers le monde, même si le chiffre d’affaires de la société basée à Paris est encore modeste (80 000 euros). La fabrication numérique personnelle ouvre de nombreuses perspectives, qui vont de la mise en place d’une économie locale à taille humaine, distribuée selon les besoins, permettant de concilier production, environnement et créativité, à un rapport à la technologie qui mettrait celle-ci potentiellement au service de chacun.

Pas étonnant qu’artistes et designers hier dédiés à l’Internet en soient friands. De même, les usages plus utilitaires qui se développent dans les pays du Sud apportent un petit vent frais d’utopie autour des fablabs, hackerspaces et autres lieux dédiés.

ANNE LAFORET

(ARTICLE PUBLIÉ DANS MCD HORS-SÉRIE #6, INTERNET DES OBJETS)

Màj: Depuis cet article, Digitalarti a ouvert également son propre Artlab au 13 rue des Ecluses, 75010 Paris 

Publié dans Digitalarti Mag #6

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