
Du 8 au 18 juin dernier s'est tenu le festival Agora de l'IRCAM à Paris. L'édition 2011 proposait comme thématique centrale le rapport qu'entretiennent la musique et les mathématiques à travers les processus créatifs contemporains, interrogeant les rapports entre logique et imagination, pensée et créativité.
Un foisonnement de créations, de rencontres, de conférences et d'installations qui s'est disséminé entre L'Ircam, le Centre Pompidou, le Grand Palais, le 104 ou encore à la Gaîté Lyrique mais qui était également présent à Tourcoing au Fresnoy dans le cadre du festival Panorama. Comme une sorte d'évidence, la part belle a été donnée à la créativité de Karlheinz Stockhausen, dont l'intuition visionnaire et la frénésie computationnelle serviront de colonne vertébrale au festival. Cinq œuvres de Stockhausen étaient au programme, notamment son Kontakte ainsi que des extraits de Klang, l'immense cycle incantatoire de 24 heures d'une journée, que le compositeur Allemand n'avait pas eu le temps d'achever avant sa disparition en 2007. Cette 14ème édition d'Agora témoignait, une fois de plus, de l'extraordinaire richesse de ce festival. Saluons au passage toute l'énergie et la passion qui anime l'équipe de l'Ircam et son directeur Franck Madlener.
Tripwire
Réussir une installation est un exercice difficile. Ahsley Fure et Jean-Michel Albert ont fait de Tripwire un enchantement pour les yeux et les oreilles. C'est un travail collaboratif de très haut niveau présenté conjointement pour le festival Agora et Panorama. Dès les premières secondes Tripwire capture/captive le spectateur. On ne peut s'empêcher d'aller vers et dans ce tableau vivant et vibrant, vrombissant sous l'effet cinétique et sonore. L'idée de chorégraphier 18 sandows [i.e. câbles] qui, sous l'effet de l'accélération mécanique, vont servir d'écran de projection est déjà en soi une belle trouvaille. Réussir ensuite la mise en scène d'un tel dispositif suscite une certaine admiration.
Tripwire est une œuvre complètement mature. Ashley Fure achève son cursus à l'Ircam et Jean-Michel Albert est vidéaste étudiant au Fresnoy. La qualité de l'encadrement technique et les moyens matériels mis à disposition pour les deux élèves par l'Ircam et le Fresnoy, leur ont permis d'exprimer pleinement leur potentiel créatif. Ashley Fure ose une présence sonore très marquée, très volontaire. Il y a là du bonheur d'user de cette force contenue dans les sons organiques et climatiques, sans jamais tomber dans la caricature.
Tripwire rend compte de la beauté de l'énergie sonore mélangée à celle de la physique et de l'image. Et pris par cette beauté, comme un papillon pris par la lumière, le spectateur ne se rend pas vraiment compte qu'il agit lui aussi sur l'œuvre. Les prouesses techniques s'effaçant pour laisser le champ à l'expression poétique. Le public parisien pourra retrouver Tripwire au 104 du 1er au 9 octobre 2011.
Stockhausen I
Soirée du 8 Juin, Stockhausen I. Le public venu pour Stockhausen n'étant pas encore tout à fait familier avec la Gaîté Lyrique, l'attente dans le foyer devant la grande salle donna lieu a des échanges nourris. C'était également l'occasion de redécouvrir l'ancien foyer. La première pièce de cette soirée, Klang, 19. Stunde-Urantia était diffusée sur un système multi-point, installé en permanence dans le nouveau foyer et disposé à plusieurs mètres du sol. L'endroit idéal pour diffuser la pièce composée pour voix Soprano et 6 couches de cellules mélodiques, se mouvant dans l'espace à des vitesses de rotation différentes.
Pour créer une sorte de contre-coup, mais tout en restant dans la même vigueur et la même fraicheur que Stockhausen, vint ensuite le tour de Victor Parra. La diffusion de sa pièce I have to come like a butterfly into the hall of human life, contemporaine à celle de Stockhausen, mais utilisant plutôt des techniques de décomposition et de re-synthèse sonore, n'en était pas moins remplie de la même force de vie. La soirée s'acheva sur une deuxième pièce de Stockhausen, Klang, 15. Stunde-Orvonton composée pour baryton et électronique. Une œuvre atypique, empreinte d'un certain humour. Le texte chanté, qui ne comprend que 26 syllabes se répartissant sur 26 sections, décrit tout le processus de l'œuvre en cours et s'achève sur la notion de fin du temps/fin des temps. La décomposition ultime.
Anish Kapoor, Les Temps tiraillés
Une magnifique expérience. Avant Les Temps Tiraillés de Haas et de Gourfink, il y avait tout d'abord, en arrivant dans la nef du Grand Palais, le temps suspendu, le temps comme arrêté au bord de l'immense Léviathan de Kapoor. Shrinking effect pour le spectateur. Paradoxes de la perception de l'espace temps : fini mais large et imposant, respirant, à l'extérieur puis complètement fermé, espace compressé de l'intérieur, lignes de fuites statiques, douce et infinie claustrophobie. Au milieu de cette enveloppe rouge sang, se dépliait en contrechamp la danse millimétrée de Myriam Gourfink. Huit trajectoires sans fin, fixées dans une immobilité perpétuellement agissante. Les danseuses se rejoignant parfois pour un contact incongru. La musique de Georg Friederich Haas, spiralée, parsemée de micro inflexions, venant se poser en un continuum en embrassant par les airs le travail de Kapoor et de Gourfink.
La mise en présence du travail de ces trois artistes était parfaite, sans aucun effet de redondance. Chacun répondant à l'autre, se complétant, tout en gardant sa spécificité propre. Crée initialement en 2009 pour l'Ircam, la version des Temps Tiraillés proposée dans le cadre du Festival Agora différait de l'original pour pouvoir s'harmoniser avec l'œuvre de Kapoor. Cette fois-ci pas d'interactions en direct, ni de vidéo. La musique provenait de l'enregistrement réalisé lors de sa création au Centre Georges Pompidou et la chorégraphie de Myriam Gourfink était cadrée, sans système de téléguidage de notation, utilisant une partition fixe pour chacune des danseuses.
Luna Park
C'est la première fois que le compositeur Georges Aperghis utilisait des voix de synthèses et des interfaces électroniques pour les intégrer au même niveau d'expression que le chant, la musique et le théâtre. Luna Park est une sorte de retable contemporain sur fond d'espionnage citadin. Deux personnages centraux s'épient à travers un système de réseau vidéo et de captations numériques, pendant que les deux instrumentistes se trouvant de part et d'autre étaient également connectés aux acteurs par le biais du réseau. La pièce finit par submerger petit à petit tous les protagonistes dans un enchevêtrement polyphonique fait d'informations plus ou moins absurdes redistribuées et qui se déforment en cours de route à travers les sons, les percussions et les phonèmes.
Le réel et le virtuel se superposant sans cesse dans une suite de mises en abîmes transparents et complètement loufoques. Aperghis réussit avec Luna Park une prouesse rare. Quelque chose qui va au-delà de la virtuosité, tant les éléments en présence se répondent avec une fluidité incroyable. Ici aussi l'aspect technique et scénique, la dramaturgie elle-même s'évapore pour ne montrer que les lignes de force et d'énergie. L'overdose d'information bruisse et finit dans une apothéose absolument vertigineuse, retenue en suspens à la dernière minute… Un spectacle multi-média qui tient du génie.
Urban Musical Game
Le 17 juin sur la place Stravinsky à quelques pas de l'Ircam, l'équipe Interactions Musicales Temps Réel de l'Ircam, l'agence numérique NoDesign et l'association Phototonic ont donné la première présentation grand public du projet Urban Musical Game. Cet évènement faisait également parti du festival Futur en Seine. Le succès a été immédiat auprès du jeune public. Après une courte pluie un peu embarrassante, les membres de l'équipe ont finalement pu mettre en action leur dispositif interactif composé de capteurs et de hauts parleurs, sur un petit terrain de basket prévu à cet effet. Chaque balle en mousse était équipée d'une interface de télécommande (l'équivalent de la Moo, la Wii maison de l'IMTR) qui capte les mouvements et qui renvoie le tout vers un système de réception puis un système de synthèse sonore interactive.
Les différents types de jeu de ballon sont paramétrés sur place avec une application smartphone. Les règles du jeu demandent de se mouvoir dans l'espace de façon sportive et ludique tout en étant réceptif et agissant musicalement. Le ballon permet de modifier, déclencher ou stopper un son de diverses manières. Avec le dribble et le lancer mais aussi en le faisant rouler ou tourner sur lui-même, en le secouant ou en dansant avec. Des scénarios de jeu plus ou moins élaborés sont proposés. Jeux de passes, duels sonores ou jeu de groupe. C'était tout simplement génial à essayer avec les enfants bien sûr, mais aussi entre adultes. Urban Musical Game devrait en toute logique trouver des débouchés en milieu scolaire ou sous la forme d'un jeu commercial.
Christine Webster
Site: http://agora.ircam.fr/
Publié dans Digitalarti Mag #7
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