Feedback: Biennale de Venise

La 54eme Biennale de Venise a commencé au début du mois de juin et  s’intitule Illuminazioni (Illuminations). Historiquement, cet événement qui a lieu depuis 1895 est une compétition entre des artistes présentés dans les "pavillons" de leur nation, bâtiments construits à cet effet dans les "Giardini", un parc de la ville.

Cet aspect "national" de la Biennale a pendant longtemps été prédominant. Ce qui peut se comprendre puisque durant cette période historique le concept de nation n’était pas remis en question comme il l’est aujourd’hui. Cet aspect national des pavillons n’est plus aussi important aujourd’hui. Comme  deux exemples peuvent l’illustrer : le pavillon polonais montre le travail d’un artiste Israélien, et les artistes du pavillon américain sont Portoricains.

En 1999, Harald Szeeman, accepta d’être le curateur de la 48ème Biennale à la condition expresse qu’il puisse l’ouvrir, daPERtutto comme le disait son titre - et également qu’il la dirige deux fois d’affilée. C’était aussi une réponse à l’arrêt par Jean Clair des aspects les plus contemporains qui avaient été initiés avant lui. Les expositions à l’Arsenale, immenses bâtiments vestiges des lieux de constructions navales, commencèrent et sont devenus depuis lors de plus en plus pléthoriques et importants. En même temps, des pays qui n’avaient pas de pavillon en ouvrirent un dans diverses parties de la ville et aujourd’hui il y a des représentations nationales partout. Au départ, trente et un pays montraient un artiste, aujourd’hui il y en a quatre-vingt-sept, les derniers arrivés étant l’Afrique du Sud, Cuba et l’Inde.

Il y a aussi des "Évènements collatéraux " qui sont officiellement dans la Biennale mais ne bénéficient pas de soutien financier. Et aussi, bien sûr, des expositions et des performances "sauvages" partout dans la ville. La Biennale de Venise est donc devenue de plus en plus spéculative et expérimentale, mais pour ce qui concerne la présence des arts numériques et du digital en général, on ne peut qu’être plus pessimiste. Le fossé entre l’art contemporain et les arts des nouvelles technologies reste important, à Venise comme ailleurs, voire davantage. Néanmoins quelques exemples pris dans les différentes catégories d’expositions vues plus haut nous permettent de penser que quelque chose bouge là-bas aussi.
 
Parmi les pavillons qui montrent des œuvres nouveaux médias, j’en retiendrai deux. Le premier est le pavillon danois qui propose dans une exposition collective, une vidéo de Hans Hoogerbrugge; un artiste et illustrateur travaillant avec divers médias, et un pionnier d’Internet par les animations qu’il y publie régulièrement. Les dessins monochromes animés qui sont sa marque montrent un personnage masculin parlant de sujets philosophiques, politiques et existentiels une vision de la vie à l’aube du 21eme siècle, réfléchissant à des thèmes immémoriaux comme vieillir, la peur, le sexe, la mort, la religion et l’aliénation, avec un technologie délibérément pauvre. Le travail qu’il présente à Venise fait partie de cette série, le portrait d’un homme portant l’uniforme caractéristique costume noir cravate de l’alter-ego électronique de l’artiste. Cette nouvelle pièce faite spécialement pour le pavillon et intitulée Quatrosopus, présente un homme à quatre têtes qui offrent chacune un point de vue antagoniste à propos de la liberté de parole, qui est le thème de tout le pavillon. Ces déclarations sont des citations d’Ezra Pound, Charles Dickens ou Les Brown, mixées à un riff de guitare de Rockin’ in the Free World de Neil Young. Le résultat est puissant même dans un extrait comme celui-ci: > http://hoogerbrugge.com/

Le second exemple est Ahmed Basiouny dans le pavillon égyptien. Cet artiste nouveaux médias, également professeur, travaillait au Caire où il est mort dans la nuit du 28 janvier 2011 sur la place Tahrir alors qu’il manifestait avec la foule pour un changement politique. Pendant quatre jours, il avait filmé tout ce qu’il pouvait des démonstrations dans la ville avec une caméra digitale et son téléphone, le montrant sur le net en temps réel, et devenant ainsi à la fois un témoin et un acteur de la révolution. L’exposition montre sur de grands écrans Basiouny performant dans une galerie avec des liens Internet et les images qu’il a prises avant sa mort dans un assaut policier. Dans le hall d’entrée, en grand format, le dernier message que Basiouny a posté sur Facebook : J’ai beaucoup d’espoir si nous restons ainsi. La police anti-émeute m’a beaucoup battu. Pourtant j’y retournerai demain. S’ils veulent la guerre, nous voulons la paix. J’essaie juste de reconquérir un peu de la dignité de ma nation. > www.ahmedbasiony.com
 
Parmi les Événements Collatéraux, l’œuvre de Federico Diaz Outside Itself est particulièrement réussie. Ce travail est décrit comme une installation interactive assemblée par des machines robotiques sans aucune main humaine du concept à la matérialisation. Diaz est un artiste argentin qui travaille et vie à Prague. Deux robots assemblent des milliers de sphères noires en une forme crée à partir du morphing de la lumière générée par les spectateurs marchant sur un tapis interactif. L’immense hangar de l’Arsenale est à peine suffisant pour le travail de Titan que les robots peuvent accomplir : Le programme mathématique permet aux deux robots de construire et en même temps de ranger environ 2000 boules de 5 centimètres de diamètre en deux heures, formant une grande construction en continu pendant une période de plusieurs mois. Diaz voit son travail comme une réflexion sur le fait que la technologie est un lien qui l’on peut utiliser face aux limitations humaines, pour aller plus, "hors de nous-mêmes". > www.fediaz.com
 
Parmi les manifestations importantes à Venise, pas tout à fait dans la Biennale et pas tout à fait à sa marge non plus, il y a le Pavillon Internet conçu par de nombreux artistes et curateurs perpétuant ainsi un projet entamé en 2009. Le concept de base vient de Gustave Courbet et de son "Pavillon du réalisme" qu’il loue pour montrer ses propres peintures (L’atelier Du Peintre, par exemple) pendant l’Exposition Universelle de 1855, parce qu’il a été refusé au Salon officiel. Internet comme média pour l’art, malgré son histoire maintenant longue, n’est apparemment pas assez intéressant pour les espaces canoniques de la Biennale de Venise. Résultat, ce pavillon était assez éloigné géographiquement, mais il s’agit de Net Art, et en tant que tel aucune spécificité spatiale ou temporelle ne le circonscrit… > www.padiglioneinternet.com/  
 
Enfin, la Biennale a aussi ces pirates et ses hacktivistes. Les Anonymous, sous la forme de Augmented Reality (Manifest, AR) se sont surpassés pour forcer leur présence partout dans la ville à l’aide de smartphones, ou bien avec des actions plus classiques comme tagger le pavillon grec en changeant son nom Hellas en Sold Out, à la fois "vendu" et "trahi". Un rappel du genre d’oppositions économiques et politiques impliquées par la notion de "nation" tout en rappelant que ce sujet a aujourd’hui quelque chose à voir avec le Fond Monétaire International. > http://manifestarblog.wordpress.com/
 
Manuela de Barros
 
Site: www.labiennale.org

Publié dans Digitalarti Mag #7

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