Internet des Objets: une fenêtre sur notre futur

Nous sommes à un tournant de l’histoire. Au cours de la dernière décennie, des milliards de personnes se sont reliées à l’Internet par le biais de l’ordinateur et, plus récemment, d’appareils mobiles.
Cette révolution dans les communications s’étend désormais non seulement aux personnes mais également aux objets. On a prédit il y a longtemps la communication d’objet-à-objet, mais celle-ci a toujours semblé s’inscrire dans un avenir rassurant. Son avènement semble maintenant s’accélérer. Ce que l’on appelle l’Internet des Objets (IDO) constitue, après l’ordinateur (1946) et l’Internet (1972), la troisième vague planétaire de l’industrie des technologies de l’information et de la Communication (TIC).

Bien que le concept d’IDO ait été promu sous la forme des «ordinateurs partout» par le professeur Ken Sakamura (Université de Tokyo), en 1984, puis sous la forme d’une « informatique ubiquitaire » par Mark Weiser (Xerox PARC), en 1988, l’expression «Internet des Objets» peut être attribuée à Kevin Ashton (Procter & Gamble) qui l’a employée pour la première fois en 1998. L’idée fut ensuite développée par le Centre Auto-ID de l’institut de technologie du Massachusetts (MIT) de Cambridge, aux États-Unis, à partir de 2003. Ashton a alors décrit l’IDO comme un moyen standardisé
permettant aux ordinateurs de comprendre le monde réel.

Jusqu’ici, l’humain se trouvait au centre de la vision de l’Internet. Pourtant, il est probable que bientôt la majorité des éléments reliés à Internet seront non pas des êtres humains mais des objets.
On prévoit que l’IDO étendra bientôt son empire des quelque sept milliards d’humains aux 50, voire 70, milliards de machines qui existent à travers le monde. Ericsson prédit déjà pour les dix ans à venir un monde constitué de 50 milliards de dispositifs intelligents. L’industrie des télécommunications va se mettre à recruter des nouveaux «abonnés» en dehors de la population des humains, car c’est sur les nouveaux territoires à peine explorés des objets que se dessinent les opportunités commerciales de demain. Les historiens du futur considèreront vraisemblablement 2010 comme l’année où des dispositifs reliés à Internet, tels que les cadres de photos numériques, les GPS reliés au web ou encore la télévision par ADSL, ont dépassé le nombre d’humains abonnés en ligne. Les compteurs électriques, les lave-vaisselles, les réfrigérateurs, les appareils de chauffage domestiques et plusieurs autres objets équipés de capteurs miniatures figurent au premier rang sur la liste des prochains dispositifs intelligents.

Une telle avancée ne peut s’effectuer sans un énorme changement de direction en matière de développement humain.
La «société numérique» va devenir une «société ubiquitaire» au sein de laquelle tout sera relié et accessible depuis n’importe où. Soutenu par le futur protocole Internet IPv6 et par l’architecture de l’Internet du futur, l’IDO pourrait même relier les quelque 100 000 milliards de choses supposées exister sur terre !
En ce qui concerne les objets - physiques ou virtuels - créés par l’homme, des auteurs visionnaires tels que Bruce Sterling, Julian Bleecker, Adam Greenfield ou Rob van Kranenburg mettent en lumière, chacun avec son propre style mais toujours dans le même esprit, ce que j’appellerais la métamorphose des objets. L’objet a d’abord pris la forme d’un artéfact (outil de l’agriculteur), puis d’une machine (équipement d’utilisateur), puis d’un produit (marchandise de client), puis d’un gizmo (plate-forme ou interface de l’utilisateur d’aujourd’hui), puis bientôt d’un spime (objet en réseau qui tracera en continu sa localisation, gardera en mémoire l’histoire de son utilisation et fournira des informations sur son environnement). Enfin, vers 2060 pourrait apparaître le biot, un objet à la croisée de la cybernétique, de la biotechnologie et des sciences cognitives, soit en fait une nouvelle entité qui sera à la fois l’objet et nous-même). Les objets reliés à l’Internet sont déjà en passe de devenir des «objets à vocation sociale», autrement dit, ils produisent de nouvelles formes d’interaction humaine. Dans une certaine mesure, les objets deviennent sujets : dotés d’une identité ainsi que de facultés d’autogestion, d’autoréparation et d’auto-configuration, reliés entre eux et accessibles à titre individuel, ils adoptent en effet les propriétés des sujets.
Notre appréhension de la réalité sera profondément transformée par cette métamorphose des objets. Ces dernières années, nos relations aux appareils électroniques ont changé de manière si radicale que les designers commencent à prendre en compte notre attachement affectif aux dispositifs intelligents tels que les smartphones et les tablettes numériques. L’idée semble étrange :
comment pouvons-nous affectionner un appareil électronique composé de verre, de silicone et de plastique ? Les dispositifs intelligents deviennent une extension de nous-mêmes – non pas au sens où l’objet nous parlerait de lui-même (dimension cybernétique), des technologies grâce auxquelles il opère (dimension sémantique), de la personne que nous souhaitons devenir en le possédant (dimension sémiologique), mais en tant que partie réelle de notre être conscient (dimension relationnelle). Les ordinateurs, les téléphones portables, les tablettes numériques et les tablettes de lecture font ce qu’aucune voiture, aucun vêtement ou grille-pain n’ont pu faire à ce jour :
ils nous enseignent des choses que nous ignorons, comme la manière la plus rapide d’atteindre notre destination, l’endroit où obtenir une remise ou celui où nos amis se trouvent à ce moment précis. Ainsi il n’est pas étonnant que les gens se sentent déboussolés, voire bouleversés, lorsqu’ils perdent un appareil électronique personnel.
Tandis que la taille des appareils intelligents continue à diminuer, la «fenêtre» s’éclaircit et s’agrandit.

Certains experts prévoient que l’IDO permettra de traiter deux des problèmes majeurs qui se posent aujourd’hui à l’humanité : celui de l’énergie et celui de la santé. Tandis qu’actuellement les immeubles gaspillent plus d’énergie qu’ils n’en consomment, nous serons à même de réduire ces déchets à une infime quantité. De même, tandis que nous consultons notre médecin généraliste tout au plus deux fois par an, nous pourrons, (grâce à quelques sondes discrètement connectées à notre corps), surveiller en continu l’état de nos fonctions vitales. Toutefois, l’IDO se glissera aussi dans notre environnement intime et quotidien, modifiant les objets qui nous entourent. Au cours des deux dernières années, un certain nombre d’applications destinées aux consommateurs et reposant sur des technologies d’IDO ont pu montrer la voie à suivre. Citons-en ici quelques-unes.

Arduino est une plate-forme en open-source de prototypage électronique s’appuyant sur des composants à la fois hardware et logiciel. Arrayent (surnommé le «Cisco des choses petites») est un intergiciel destiné aux sociétés désireuses de relier leurs produits aux smartphones et aux ordinateurs en passant par Internet. CeNSE (système nerveux central pour la terre) est une plate-forme développée par HP pour créer un réseau mondial de capteurs susceptible de fournir, pour des objets et des personnes, un système de remontée de l’information permettant de mesurer les vibrations, les mouvements, le son, la circulation d’air, la variation de lumière, la température, la pression et bien plus encore. Nike+ est un exemple bien connu de capteurs placés dans un dispositif non informatique : les chaussures de course équipées de ce dispositif peuvent suivre notre course et envoyer les données sur notre iPod ou bien les «twitter» ou les publier automatiquement sur Facebook ou Foursquare. Pachube est une plate-forme ouverte qui permet de tagger et partager en temps réel des données issues de capteurs insérés dans des objets, des appareils, des immeubles et divers environnements, tant physiques que virtuels.

Le Sen.se est le «benjamin» de cette série. Il a été présenté dans le cadre de l’événement consacré à l’IDO à la Maison des Métallos, le 1er décembre 2010. Il y a quelques années, des membres de Sen.se ont imaginé relier des «lapins» entre eux (ce qui a donné naissance au «Nabaztag»). À présent, ces mêmes personnes souhaitent tout relier :
les humains, les machines, les objets, les environnements, l’information, les espaces physiques et virtuels. Tous ces éléments peuvent se mélanger, se parler, s’entrelacer, interagir, s’enrichir et se renforcer mutuellement de toutes sortes de manières. Le résultat s’appelle l’Open.Sen.se. Il s’agit d’une plate-forme ouverte à tous ceux qui souhaitent imaginer et essayer de nouveaux dispositifs, installations, scénarios et applications de l’IDO.
L’Europe est bien placée pour tirer parti des opportunités de l’IDO sur le plan économique et social. Mais afin de retirer les pleins bénéfices d’une telle rupture technologique, elle doit se préparer à affronter six défis majeurs.

Le premier défi consiste à mobiliser une masse critique d’efforts en matière de recherche et d’innovation pour créer des nouveaux produits, processus et services.

Le deuxième concerne l’élaboration d’une nouvelle définition de la sphère privée (privacy) au sein du monde transformé par l’IDO.

Le troisième porte sur la protection des différents modules de l’IDO, en tenant compte de la manière dont ces modules doivent s’articuler et des mécanismes de sécurité interopérables qu’il est nécessaire de mettre au point. Il s’agit également de garantir un certain niveau de sécurité au cours des événements qui jalonnent la coopération entre acteurs multiples, qu’il s’agisse d’êtres humains, de machines ou d’objets.

Le quatrième vise à développer une éthique de l’IDO en favorisant un vrai dialogue entre les spécialistes de l’informatique et les citoyens et en comblant le fossé numérique entre ceux qui ont accès à la technologie et les laissés pour compte.

Les deux défis suivants sont cruciaux pour l’Europe.

Tout d’abord, l’Europe doit prendre la place qui lui revient dans le monde en voie de «rétrécissement». En effet, nous vivons actuellement dans un monde où les produits que nous achetons sont en majorité conçus et fabriqués en des terres lointaines. Les dossiers médicaux et autres informations personnelles sont stockés dans une nébuleuse informatique (Cloud Computing), quelque part de l’autre coté de la planète. Une grande partie de la recherche est effectuée par les minorités instruites des nations les plus pauvres. L’IDO renforcera-t-il le modèle descendant (top down) illustré par la Chine ou bien l’approche inverse (de bas en haut) du monde occidental ? L’expérience récente laisse à penser que l’approche ascendante devrait l’emporter. Cependant, le modèle descendant pourrait présenter de nombreux avantages lorsqu’il s’agit d’établir des normes permettant aux objets de communiquer entre eux, de construire une infrastructure publique intelligente, d’instaurer des routes à péage et autres formes de régulation. La récente conférence mondiale sur l’Internet des objets (qui s’est tenue en novembre 2010 à Pékin) a mis en lumière l’avance considérable prise par la Chine et Singapour dans la maîtrise des technologies de l’IDO. L’Europe ne peut pas rester passive face à ce défi. S’appuyant sur sa stratégie «Europe 2020», elle doit s’engager dans l’excellence de la recherche et de l’éducation pour tous et développer une stratégie lui permettant d’atteindre ses objectifs socio-économiques.

Par ailleurs, l’Europe doit employer l’IDO pour affirmer ses valeurs de civilisation, notamment la primauté de la loi et une bonne gouvernance, sans lesquelles une société ne repose pas sur une quelconque éthique et aucun paradigme ne guide les attitudes et les attentes des personnes composant cette société. C’est peut-être le défi le plus ardu, illustré par une citation prophétique de C. Virgil Gheorghiu dans La Vingt-cinquième Heure, (ouvrage publié en 1949) : Une société qui rassemble des millions de millions d’esclaves mécaniques et à peine [sept] mille millions d’humains - même si elle s’avère être contrôlée par ces humains - révèlera les caractéristiques de sa majorité prolétaire (…). Nous assimilons les lois et le jargon de nos esclaves afin de pouvoir leur donner des ordres. Ainsi, progressivement et imperceptiblement, nous renonçons à nos qualités humaines et à nos propres lois. Nous nous déshumanisons en adoptant le mode de vie de nos esclaves (…). Ce lent processus de déshumanisation opère sous de multiples
et diverses apparences, poussant l’homme à renoncer à ses émotions et à limiter ses relations sociales à un processus catégorique, automatique et ciblé, semblable aux relations entre différentes pièces d’une machine (…). Les esclaves mécaniques gagneront leur révolution. Ils conquerront leur liberté et deviendront les citoyens mécaniques de notre société (…). L’avenir destine l’homme à être très longtemps asservi par la technocratie - mais il ne mourra pas dans ses chaînes. La civilisation technologique est capable de créer du confort, mais elle ne peut créer de l’esprit. Et sans esprit il n’y a pas de génie. Une société sans hommes de génie est condamnée (…).
La chute de la technocratie sera suivie d’une renaissance des valeurs humaines et spirituelles. Cette grande lumière viendra probablement de l’Est, de l’Asie [traduction libre de la version anglaise].

Dans un monde où 7 milliards d’hommes «cohabiteront» avec 70 milliards de machines reliées et plusieurs milliers de milliards d’objets eux-mêmes reliés à une infrastructure en réseau planétaire et dynamique, permettant l’autogestion, l’auto-configuration et l’auto-réparation, quelle sera la place des êtres humains ? L’Europe devrait être fière de promouvoir et nourrir en permanence un débat au plan mondial sur les implications de l’IDO pour l’homme, la société et l’éthique, au lieu de simplement s’incliner devant «l’inter-connexité» comme s’il s’agissait de la solution incontournable à tous les problèmes.

Les défis de l’IDO sont certes impressionnants. Mais si les décideurs ont le courage de s’engager à y répondre avec énergie, s’ils parviennent à asseoir leur autorité auprès des citoyens, et si notre société comprend, comme l’a fait remarquer Jacques Attali, que la création est la seule alternative raisonnable à la violence, alors l’Europe sera en mesure de conquérir la première place dans la course à l’IDO.
Le chemin sera semé d’embûches.
Mais ce n’est pas le moment pour l’Europe de se recroqueviller. Elle dispose de plusieurs atouts : le cluster des projets européens de recherche sur l’IDO (IERC - European Research Cluster) avec, en particulier, le projet phare IoT-A (Architecture IDO) ; un groupe d’experts composé d’une cinquantaine d’acteurs venant de l’industrie, du milieu universitaire, du secteur public et de la société civile,
piloté par la Commission européenne ; une forte compétitivité de son industrie plaçant celle-ci en bonne position pour développer une infrastructure orientée services, en particulier pour le support des interactions en temps réel, avec un degré élevé de disponibilité, d’intégrité et de confiance ; enfin le «Council», qui est un groupe de réflexion sur l’Internet des objets, c’est-à-dire en fait un réseau étendu de professionnels, coordonné depuis l’Europe mais qui convie des designers, des architectes, des artistes, des programmateurs, des penseurs, des bricoleurs, et des intellectuels du monde entier à associer leurs talents, leurs qualifications et leurs intérêts en vue d’aider l’humanité à saisir les opportunités de l’IDO.

Nous ne pouvons pas reculer devant notre avenir. Il nous faut canaliser la puissance de l’IDO pour forger un avenir commun.
Gérald Santucci, président du groupe de travail sur la RFID à la Commission européenne

Publié dans Digitalarti Mag #5

Digitalarti Mag, le magazine international de l'art numérique et de l'innovation

Version gratuite et interactive du mag en ligne 

 

Your rating: None Average: 4.5 (2 votes)

Poster un nouveau commentaire

Le contenu de ce champ ne sera pas montré publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Allowed HTML tags: <p><b> <br> <a> <em> <strong> <cite> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd> <img> <h1> <h2> <h3> <h4> <h5> <h6> <div> <span> <embed> <param> <object> <script><i><b><u>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Insert Google Map macro.
  • Images can be added to this post.

Plus d'informations sur les options de formatage

CAPTCHA
Cette question est pour savoir si vous êtes un humain et pour éviter les sousmissions automatiques parasites.
Image CAPTCHA
Copy the characters (respecting upper/lower case) from the image.

About Digitalarti Mag



Available in print worldwide: directly to USA, Canada, UK and via USPS Priority Mail International for all other countries. $8 + shipping.

Available also as interactive magazine with videos online, as a downloadable pdf file and on iPad through the free Magcloud app or pdf lite app.


0

Images de l'utilisateur

ADD THIS: SHARE ON FACEBOOK, RETWEET...

Tags for Internet des Objets: une fenêtre sur notre futur

www.gersbach.net www.troisfourmis.com