Internet, un univers purement virtuel?

On nous présente souvent Internet comme un univers totalement dématérialisé qui infiltrerait de façon quasi immanente la réalité du monde physique. Cette vision idéalisée du réseau Internet semble pourtant tenir davantage du fantasme que de la réalité d’une hétérotopie désincarnée.
En effet, l’existence du réseau Internet est fortement tributaire de l’économie industrielle traditionnelle, qui lui fournit l’infrastructure matérielle pour assurer le stockage, la gestion, la transmission et la diffusion des informations qui composent le Web.

Á l’une des extrémités de la chaîne, la connexion au réseau Internet exige en premier que les usagers possèdent un appareillage électronique adapté (téléphones dernière génération, ordinateurs et bientôt, peut-être, une multitude d’objets du quotidien)(1). Ensuite, l’infrastructure physique nécessaire à la transmission des informations entre les sites Internet et les différents usagers est de plus en plus importante, et celle-ci continue de se développer avec l’installation de la fibre optique(2). Mais c’est probablement à l’autre extrémité de la chaîne que se cache la contrepartie matérielle la plus manifeste de l’existence du réseau Internet, au niveau de l’équipement informatique nécessaire au stockage et à la gestion des données disponibles en ligne.

Le développement du Web 2.0 s’est accompagné d’une augmentation vertigineuse de la quantité de médias disponibles en ligne et de leur consultation par les usagers. Les chiffres sont éloquents : Facebook(3) annonçait récemment un total de 690 milliards de pages vues par mois, et doit héberger en moyenne 100 millions de nouvelles photos ajoutées par les usagers chaque jour. Youtube(4) quant à lui annonçait plus d’un milliard de pages vues par jour, et hébergeait plusieurs dizaines de millions de vidéos.
On serait passé de 7000 heures de nouvelles vidéos par jour début 2007 à plus de 50 000 heures en octobre 2010(5).

Toutes ces données ne sont pas stockées dans un espace virtuel mais plus pragmatiquement sur des disques durs de “serveurs”, qui les rendent accessibles depuis le réseau Internet. Face aux besoins toujours croissants des usagers, anticiper sur la “montée en charge” est devenu l’un des facteurs clé du succès des entreprises Web, qui, de ce fait, investissent massivement dans la location ou dans l’achat de serveurs. À nouveau, les chiffres parlent d’eux-mêmes(6) : Google possèderait à lui seul plus de 450 000 serveurs ; Microsoft, 218 000 (chiffre 2008) ; Intel, 100 000 ; OVH, 80 000 ; Facebook, 60 000 (avec un taux de croissance énorme), etc.
Les 15 premières entreprises du Web totalisent probablement près de 2 millions de serveurs, et ce chiffre ne cesse d’augmenter.

Malgré les progrès énormes accomplis en matière de miniaturisation, de nouvelles organisations physiques ont dû être inventées pour gérer cette masse considérable d’ordinateurs, sur le modèle de l’usine industrielle.
Les entreprises du web ont ainsi mis sur pied de véritables usines de serveurs, plus discrètement nommés “data centers” comme pour tenter de minimiser leur impact sur le monde physique. Les caractéristiques de ces centres de données, véritables centres névralgiques du réseau Internet, ont longtemps été tenues secrets, ce qui a alimenté de nombreuses spéculations de la part des sites spécialisés(7).

Début 2009, Google a organisé un colloque qui portait sur la conception des “data centers”. Durant cette conférence, Google a dévoilé en vidéo les images des entrailles d’un de ses centres de données. Cette vidéo, mise en ligne depuis, a été visionnée à plus de 750 000 reprises. Un “buzz” de faible amplitude à l’échelle de la planète Internet, mais un buzz tout de même. Les intentions initiales de Google étaient probablement d’affirmer son leadership technologique dans le domaine, tout en affichant des préoccupations environnementales. Mais les commentaires des internautes, relayés par de nombreux blogs spécialisés, évoquent davantage le mélange de fascination et de stupeur suscité par ces images troublantes, une sorte de prise de conscience d’une des faces cachées d’Internet.

Le centre de données décrit dans la vidéo de Google peut contenir 45 000 serveurs, répartis dans 45 containers alignés sur 3 rangées situées dans la partie centrale de l’usine. La première impression marquante laissée par ces images est bien sûr celle de l’étendue de l’usine, avec des couloirs si longs que les employés chargés de la maintenance s’y déplacent en trottinette. Mais le narrateur, dont l’intonation oscille entre un onirisme de circonstance et une certaine retenue, nous livre des chiffres édifiants sur la consommation énergétique de ce centre: 10 MW dédiés aux équipements technologiques, avec un taux de rendement de 1,25, ce qui signifie que la puissance réellement consommée est de 12,5 MW. Cette puissance électrique correspond par exemple à la consommation de 1 250 000 ampoules électriques de 10 W.
À titre de comparaison, un réacteur nucléaire de puissance moyenne produit autour de quelques centaines de MW. Certains affirment que la consommation électrique des data centers en 2005 représentait déjà 1% de la production mondiale d’électricité(8).
Cette question est si cruciale que Google étudie actuellement des solutions alternatives, comme celle de construire des centres de données en mer(9).

Grâce à l’illusion d’immatérialité qui le caractérise, le réseau Internet jouit dans la population d’une image de technologie totalement “propre”. Quasiment personne ne s’inquiète actuellement des conséquences pour la planète d’effectuer une requête sur Google, ou de mettre en ligne l’intégralité de ses photos de Noël.
La situation actuelle rappelle dans une certaine mesure le rapport que nous pouvions entretenir avec l’automobile dans les années 60. Ce moyen de locomotion était alors associé au progrès et à l’épanouissement des libertés individuelles, comme c’est le cas avec Internet aujourd’hui. La question de l’utilisation des ressources associées à l’usage de l’automobile ne se posait pas, et ce n’est qu’avec les premiers chocs pétroliers et la prise de conscience sur le réchauffement climatique que de nouveaux comportements ont été encouragés.

Internet est-il en passe de devenir un nouveau fléau dénoncé par les écologistes ? Le nombre d’usagers connectés à Internet devrait finir par se stabiliser, mais l’évolution de nos modes de vie, couplée avec l’explosion de la photographie et de la vidéo numérique, fait que notre usage d’Internet mobilise toujours davantage de serveurs distants. De façon paradoxale, le salut d’Internet pourrait passer encore une fois par la matérialité :
la compréhension du comportement des matériaux à l’échelle nanométrique permettrait de repousser les limites rencontrées actuellement dans la miniaturisation des composants électroniques. Les data centers actuels occuperont peut-être un jour dans notre mémoire une place identique à celle des premiers calculateurs informatiques comme l’ENIAC : des objets anachroniques qui ont marqué une époque désormais révolue.
En attendant, nous restons dans l’incertitude. Seul le mythe de la virtualité du réseau Internet a définitivement pris du plomb dans l’aile.

Christian Delécluse

(1) Avec la mise en place de la nouvelle norme IPV6 on pourra attribuer à tous les objets une adresse IP et ainsi potentiellement connecter tous les objets au réseau internet. Cette nouvelle technologie ouvrirait selon certains une nouvelle ère du développement d’Internet : l’Internet des objets (voir tous les articles qui portent sur le passage à la norme IPV6).
(2) En février 2010, France Telecom a annoncé un investissement de 2 milliards d’euros d’ici 2015 pour équiper les grandes villes françaises en fibre optique.
(3) Source : www.datacenterknowledge.com/the-facebook-data-center-faq/
(4) Source : www.datacenterknowledge.com/archives/2009/10/09/1-billion-page-views-a-d...
(5) Source : www.zdnet.fr/blogs/media-tech/nouvelles-videos-sur-youtube-50-000-heures...
evolution-depuis-2007-39756042.htm#xtor=RSS-1
(6) Source : www.datacenterknowledge.com/archives/
2009/05/14/whos-got-the-most-web-servers/
(7) Voir par exemple l’article Google Data Center FAQ : www.datacenterknowledge.com/archives/
2008/03/27/google-data-center-faq/
(8) Voir les nombreuses vidéos sur les data Center disponibles à cette adresse : http://www.youtube.com/user/DataCenterVideos
(9) Source : http://technology.timesonline.co.uk/tol/news/
tech_and_web/the_web/article4753389.ece Ibid.

Publié dans Digitalarti Mag #5

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