Le fantôme de l’opéra

Ouvert en juillet dernier, le Restaurant de l’Opéra Garnier se compose, d’un bar et d’une salle accessibles en rez-de-chaussée, d’une mezzanine et d’un espace lounge. Ce restaurant réalise un contraste heureux entre la morphologie dessinée par l’architecte Odile Decq et l’ordonnancement classique de Charles Garnier.

Une coque continue de plâtre blanc moulé
Odile Decq a dessiné une façade en verre ondulé conçue comme un voile flottant posé en retrait des piliers. Juste tenue par une lame d’acier en pied et en tête à 6 mètres de haut et retenue par quelques biellettes en Inox aux corniches supérieures, l’effet est accompli. Invisible depuis la rue, cette façade constitue néanmoins une invitation à découvrir l’espace intérieur qui revendique sa présence par une signature chromatique affirmée. Un rouge accueillant organise un contraste entre la morphologie dessinée par Odile Decq et l’ordonnancement classique de Charles Garnier. Contraste des matériaux et des époques, mais continuité de la morphologie proposée par Odile Decq. L’aménagement de l’espace intérieur s’organise grâce à une mezzanine installée comme un vaisseau et réalisée en une surface unique et continue qui assemble et unifie les divers espaces du restaurant. Les fines colonnes posées au sol à proximité des piliers de pierres s’élèvent en un seul geste délicat jusqu’au garde-corps de la mezzanine tout en formant la sous-face de celle-ci. Il s’agit d’une coque réalisée en plâtre blanc moulé dont la lecture est soulignée par un éclairage intégré.

Un principe de composition né d’un jeu de contraintes
L’une des contraintes imposées par le caractère d’édifice classé comme Monument Historique résidait dans l’impossibilité de toucher à l’existant — les murs, les piliers et la voute — afin d’assurer à l’ensemble du projet un caractère de réversibilité. Odile Decq précise : lorsque j’ai présenté ce projet aux Monuments Historiques pour la première fois, j’ai découvert que ce bâtiment n’avait pas été touché depuis sa réalisation par Charles Garnier et qu’il était regardé comme une chose préservée. Or ils étaient très inquiets du fait que je fermais l’espace et que je créais un plancher qui n’existait pas. C’est cette contrainte principale de ne pas toucher à l’existant qui m’a fait penser à faire onduler une façade de verre derrière les colonnes et c’est alors que l’on a commencé à tourner autour des piliers pour fabriquer la mezzanine. Nous voulions nous rapprocher de l‘extérieur afin que la mezzanine soit proche de la façade sur rue et ils souhaitaient que l’on recule afin de dégager la voute et la clé de voute en pendentif. Le projet est le résultat de cette négociation. Une fois qu’ils ont compris que nous allions travailler sans toucher à la pierre, le Ministère de la Culture et les Monuments Historiques ont considéré que ce projet allait devenir exemplaire. Il s’agit là d’un principe de composition qui est le résultat d’un jeu de contraintes.

Une technique de réalisation mixte
Au-delà d’une conception relativement traditionnelle grâce à des esquisses et à des maquettes d’études, le projet à été modélisé en 3D afin de fournir à l’entreprise qui a réalisé la coque sur le chantier des coupes 2D à partir du modèle 3D. Odile Decq explique : Pour ce projet, nous devions avoir des fondations légères et poser dessus une structure en métal. Pour la coque, nous avons travaillé avec la technique du plâtre projeté. Il s’agit d’un système mixte: il y a des parties moulées et des parties faites sur place à la main montées sur un textile métallique mis en forme sur lequel on projette le plâtre. Nous avons fait des plans en 3D mais l’entreprise ne voulait que des plans en 2D. Nous avons  donc fait une multitude de coupes. Lorsque l’on est dans un système industriel, comme c’est le cas pour Franck Gehry avec les revêtements qu’il utilise, c’est la machine qui réalise les découpes et qui rentabilise la matière. Mais lorsque l’on travaille de manière traditionnelle, ce qui est notre cas, on est alors dans le manuel et dans l’artisanal, ce qui nécessite alors d’excellents professionnels.

Un usage subtil de la géométrie
Au-delà du bar et de l’espace lounge, la composition de la salle est réalisée grâce à un usage subtil de la géométrie qui autorise des ambiances différentes. Le dessin des tables à base de trapèzes permet une combinatoire intéressante afin d’organiser des tables à deux, des tables à quatre, à six personnes ou pour de grands groupes. Odile Decq précise : ce qui m’intéressait c’était d’offrir des espaces qui soient variés et que les gens aient envie de dire : et bien moi j’aimerai bien réserver tel espace par ce que c’est là ou j’ai envie de diner.

Le virtuel, une matière pour les architectes
Plus généralement la réflexion d’Odile Decq sur le numérique fait clairement la part des choses entre réel et virtuel : aujourd’hui tout passe par le numérique et nous l’utilisons beaucoup. Nous avons travaillé très tôt avec ces outils dès la fin des années 80. J’y ai toujours cru. Mais ce que j’explique à mes étudiants c’est que le virtuel ne doit pas être une copie des représentations de l’espace traditionnel. Il n’y a pas de dessus et de dessous, de devant et de derrière  et cela repose la question de l’organisation de l’espace. Or cette question m’interpelle toujours et cela n’a pas beaucoup évolué. Je prends l’exemple du jeu vidéo où l’architecture est d’une banalité à pleurer qui décrit un monde nostalgique et romantique, un monde passé et non pas un monde à venir. Dans Alphaville les gens se sont fabriqués des bâtiments normaux et personne ne s’est attaché à fabriquer un autre monde. Il n’y a que dans quelques films comme Matrix où l’on se pose la question de comment articuler un espace à un autre. Maintenant que l’on est habitué nous sommes revenus à une forme de banalité vis-à-vis de laquelle les architectes ont des propositions à faire à condition qu’ils y réfléchissent.

Pascal Terracol

Site: www.opera-restaurant.fr/fr

Publié dans Digitalarti Mag #8

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