Comment insuffler dans son œuvre une dimension intemporelle, propre de l'art, et questionner par la même les avancées scientifiques de son temps ? Comment séduire des collectionneurs conquistadors au Pôle Nord, investisseurs en Chine ou en Europe, tout en portant un regard critique sur l'aliénation de nos modes de vie liée au développement des nouvelles technologies ? Enseigner les rapports art / science à la Sorbonne et préparer une exposition aux confins de l'Oural et de la Sibérie ?
Politiques et/ou intimistes, parfois décalées jusqu'à l'absurde les pièces d'Olga Kisseleva peuvent prendre l'apparence de vanités photographiques à Rennes, simuler le ralentissement du temps dans une usine d'Ekaterinbourg ou s'incarner dans une performance antivirale à Madrid. Elles sont généralement le fruit d'expériences vécues et d'un questionnement permanent sur l'état du monde. Elles sont l'émanation d'une artiste résolument multi-média, conceptuelle et curieuse de ses contemporains.
Divers faits : nourritures quotidiennes
Installée à Paris, depuis le début des années 90, Olga Kisseleva (mère de deux enfants) a su trouver sa voie et ne regrette pas sa vie d'artiste. Sa volonté de changer le monde, qui, dit-elle, aurait sans doute pesé d'avantage en tant que directrice du Fond Monétaire International, est intacte. Son sens de l'humour — un outil de survie lorsqu'on a grandit en URSS — et son tempérament tranquille malgré un emploi du temps de ministre, s'incarnent dans une tête blonde radieuse, nourrie de littérature, formatée par les mathématiques et les contradictions d'une dictature révolutionnaire. Olga Kisseleva est une aventurière dont les épisodes clefs du cheminement sont consignés dans un livre de photographies, Divers faits [1], associant, sous la forme d'autofictions, réflexions philosophiques et vanités gastronomiques. Enfant, j’entendais les adultes pratiquer le langage d’Ésope, ainsi nommé en référence à cet esclave de la Grèce antique usant d'un vocabulaire à double sens pour critiquer la société. Quand au musée de l’Ermitage, j'ai découvert ces tableaux hollandais du XVIIe siècle qui dépeignent une réalité quotidienne à l’aide d’objets symboliques, j'ai rêvé de pouvoir mettre en œuvre ce projet.
Le langage de l'art
C'est le conservateur du même musée, son directeur de thèse qui bien plus tard enverra l'étudiante faire un tour du monde avant de rentrer au pays pour y décrocher un doctorat. Née dans une famille de physiciens (une mère spécialiste des ondes électromagnétiques, un père président d'université), Olga Kisseleva est, dès son plus jeune âge, promue à suivre une brillante carrière scientifique. Or, contre toute attente, elle rejoint, par le biais d'un concours, l'école très convoitée des Beaux-Arts de Saint Petersbourg, et s'inscrit dans la section "design textile", épargnée, dit-elle, par la l'idéologie soviétique. Malheureusement l'enseignement lui semble réduit à des questions techniques ou d'esthétique purement formelle. Dotée d'une bourse d'étude pour préparer sa thèse, elle décide de se rendre en France en stop à partir de la gare de Berlin. Le hasard d'une rencontre la fait atterrir au CICV, le centre international de création vidéo de Montbéliard dirigé par Pierre Bongiovani qui la briefer sur les cursus universitaires et les enseignants susceptibles d'orienter ses recherches esthétiques en France. Olga Kisseleva y découvre le multimédia et, de comment avec la tapisserie peut-on créer de nouveaux langages, le sujet de sa thèse devient : quels sont les nouveaux langages de l'art ?, un questionnement que l'artiste semble ne jamais avoir cessé de se poser.
Tapisserie multimédia
Une de ses œuvres récentes, conçue lors d'une résidence à La Pommerie, encode dans une tapisserie réalisée dans la tradition des ateliers d'Aubusson-Felletin un message codé que le spectateur ne peut découvrir qu'à l'aide de son téléphone portable. Une façon de mettre en regard l'univers cyberpunk de William Gibson, et le milieu rural du Plateau de Millevaches où fut conçue la pièce, sachant que "vache" ne désigne ici en aucun cas le bovin mais, en vieux français, les sources naturelles qui tapissent le sous-sol. Le message décodé, vous l'aurez compris n'est autre que la source révélant le titre de la pièce. Avec sa série Cross Worlds, présentée lors de la Transmédiale berlinoise 2008, l'artiste joue sur les symboliques contradictoires intégrant dans les QR (Quick Response) code, objets emblématiques d'une société sous surveillance technologique, des images de manifestants en chemise rassemblés pour défendre leur droits. Dans d'autres visuels 2D révélés par le flash d'un téléphone mobile, elle enchevêtre des éléments de propagande américaine et soviétique révélant non sans ironie, leur proximité sémantique.
Diptyque tactique
Cette façon de mettre en relation dans son œuvre, l'ultra modernité du monde qui nous entoure et la tradition, voire la banalité répétitive de nos actions quotidiennes, n'est pas nouveau dans son travail. Ses vidéos sont d'ailleurs souvent traitées sous la forme de diptyques, tel que Double vie qui met en exergue la schizophrénie d'une société où la passion s'exerce dans l'ombre quand la nécessité nous oblige à "choisir" un travail alimentaire. Cela ne veut pas dire que l'artiste anticipe le monde de façon binaire ou dichotomique : Border no border (2005) qui oppose des business men occidentaux bloqués au contrôle de douane, à une danseuse indienne en short, courant sans entrave dans un espace public, joue sur plusieurs registres ; ne serait-ce qu'au niveau du discours et du langage cinématographique. L'artiste, qui dans le sillage de Beuys pourrait être ici perçue comme "un sculpteur social" reconnaît trop souvent dans l'approche de ses contemporains, une critique systématique de la société, qu'elle juge un peu facile. Elle souhaite proposer d'autres alternatives. Avec How are you ? (1998), un site web qui lui confère une reconnaissance internationale, elle s'enquiert aux quatre coins du monde du réel bienêtre de ses contemporains. Procédant par investigation, sa démarche s'apparente à celle d'un chercheur : ce qui m'intéresse c'est la genèse d'une œuvre, le processus de création. Quand je commence un projet je ne dessine pas, je réfléchis par le biais de la photographie ou de la vidéo ensuite il peut pendre des formes différentes.
Tête chercheuse
L'une de ses dernières installations "sur mesure" fait appel aux nanotechnologies pour s'interroger sur les limites repoussées par l'homme dans sa quête de confort. Dans une salle obscure un dispositif permet de capter la couleur de l’iris de chaque visiteur et de la convertir en lumière, éclairant la salle d’exposition de la couleur de ses yeux. Serait-ce la vision angélique d'un monde à la carte pour un espace public, collectif, où l'individu se retrouve seul balayant la perception du visiteur précédent ? C'est un fait, l'humain se mobilise d'avantage pour améliorer son confort que pour défendre sa liberté. Est-ce là le message subliminal de l'artiste dont les pièces font parfois le grand écart entre proximité sociale et prospective High Tech ? "L’impact des technologies et des sciences sont au cœur de mes préoccupations, je travaille sur les changements qui surviennent dans le monde à l'issue des développements technologiques qui influent sur notre mode de vie, et notre façon de penser, réaffirme, l'artiste responsable d'un programme de recherche à la Sorbonne, et professeur invité à l'Université d'Ekaterinbourg, en Russie, où elle a pour mission d'associer les artistes aux laboratoires scientifiques [2].
Dans cette ville industrielle, à cinq heures de vol de Moscou et sept de décalage horaire avec l'Europe, sans musée ni espace culturel, s'est créée une biennale d'art contemporain où Olga Kisseleva était invitée avec d'autres plasticiens à produire une pièce originale. A chacun son usine pour lieu d'exposition et centre de ressource. C'est dans ce contexte que fut conçue It's time (2010), une horloge quantique en collaboration avec Sylvain Reynal, chercheur au CNRS, avec la participation d'un cardiologue pour l'analyse des données : l’interprétation d'un signal corporel un peu plus complexe que le seul relevé du pouls permet d'évaluer votre état émotionnel quant à la perception du temps, en fonction duquel la pendule accélère ou ralentit. L'horloge vous délivre en sus, un oracle, programmé à partir d'expressions familières du type "repose toi", "totally speed", ou "prends ton temps" !
Power Struggle et stratégies politiques
Résolument ancrée dans cette relation art science, l'artiste n'hésite pas à travailler en équipe ou à solliciter des spécialistes; scientifiques, mais aussi sociologues ou linguistes pour le développement de ses projets. En novembre 2011, elle est invitée avec deux autres compatriotes à proposer une performance dans le cadre d'une exposition historique d'Art Russe, La cavalerie rouge [3] à la Casa Encendida de Madrid. Le commissaire y met en perspective les courants artistiques soviétiques et le rapport des artistes au pouvoir, des années 20 à 1960. Olga Kisseleva propose alors, une bataille de quatre antivirus en temps réel commentée par un comédien, sur le ton d'un match de foot, d'une altercation familiale, ou de l'affrontement politique. Chacun essaie de détruire les trois autres éradiquant tout dans l'ordinateur jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un. Une belle métaphore de la lutte pour le pouvoir, aussi peu productive et dangereuse que ce que font les politiques actuellement, dit elle. Le combat donné à voir aux spectateurs se manifeste par des lignes de code qui défilent à l'écran, or pour leur permettre de suivre la progression du combat et visualiser les stratégies des protagonistes, elle fait développer un programme qui attribue une couleur à chacun des antivirus, Le rouge, le vert, le bleu et le jaune, en référence au tableau de Malevitch. Quatre couleurs représentatives des partis politiques, mais aussi symboliques des écritures dogmatiques [4] ! Pas sûre de pouvoir rendre le monde meilleur l'artiste en surligne avec humour et dérision les dérives paradoxales et tente par la même d’en élever le niveau de conscience.
Véronique Godé
[1] Divers Faits, la symbolique de la nourriture et des objets du quotidien en 49 histoires et 49 natures mortes d'Olga Kisseleva paru aux éditions Jannink, Paris, 2010. Les textes sont d’Hélèna Villovitch réalisés à partir d'entretiens avec l'artiste. Ce livre fait suite à une exposition originale de cinquante photographies, 5 vidéos et une performance à La criée de Rennes en 2010 (commissaire Larys Frogié).
[2] Olga Kisseleva est responsable des enseignements art science dans les Masters Art de l'image & vivant et Espaces, lieux, expositions, réseaux, où elle dirige des doctorats. Elle est également "PhD Examinator" au Goldsmiths University de Londres et travaille sur la revue universitaire Plastik Art&Science.
[3] Son tire faisant référence au tableau de Malevitch et aux nouvelles d'Isaak Babel. L'exposition rend hommage aux peintres russes des années 20 à 60.
[4] Rouge pour les révolutionnaires et Le Capital de Karl Marx, vert pour les écologistes et le Coran, orange pour les centristes, jaune safranée pour La Tora, bleu pour les libéraux et la Bible.
Site: http://kisseleva.free.fr
Olga Kisseleva est représentée par la galerie Jozsa Gallery à Bruxelles <www.jozsagallery.com> et la galerie ARKA, à Moscou et Vladivostok
Expositions
- Jozsa Gallery à Bruxelles, en Belgique, du 19 janvier au 3 mars 2012. Infos: www.jozsagallery.com/
- Universcience, Nucléaire : de l'électricité dans l’air ?, Cité des Sciences à Paris, à partir du 6 février 2012. Infos: www.cite-sciences.fr/fr/cite-des-sciences/
- ARCO, Madrid, en Espagne, du 14 au 19 février 2012. Infos: www.ifema.es/ferias/arco/default_i.html
- Videoformes, 27ème manifestation internationale d'art vidéo et culture numérique à Clermont-Ferrand, du 14 au 17 mars 2012. Infos: www.videoformes-fest.com
- ARSENALE, 1ère biennale d'art contemporain de Kiev, en Ukraine, du 17 mai au 1er août 2012. Infos: http://artarsenal.in.ua/rus/event28.html
- Manifesta 9, biennale européenne d’art contemporain de Genk, en Belgique, du 2 juin au 30 septembre 2012. Infos: www.manifesta.org
- Château des Adhermar, Centre d'art contemporain, Crossing Flow, à partir du 22 juin 2012. Infos: www.ladrome.fr/fr/le-tourisme/les-chateaux-de-la-drome/chateau-des-adhem...
- Le Louvre-Lens, exposition d'ouverture à Lens en décembre 2012. Infos: www.louvrelens.fr/
Publié dans Digitalarti Mag #8
Digitalarti Mag, le magazine international de l'art numérique et de l'innovation
Version gratuite et interactive du mag en ligne
Poster un nouveau commentaire