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PANORAMA - le quatorzième


Le Fresnoy, ou Studio national des arts contemporains, s’articule autour d’une école dirigée par un artiste, Alain Fleischer, qui en invite d’autres pour en former encore. Cette année, c’est le commissaire d’exposition Benjamin Weil, dont on sait l’expérience à l’international, qui a relevé le défi de faire émerger un sens commun à plus d’une cinquantaine de propositions artistiques allant du performatif au filmique en passant par l’installation ou le dispositif. 

Conjurer le sort
On dit d’un bateau "qui n’a pas goûté au vin" qu’il "goûtera le sang" ! Mais alors pourquoi baptiser les navires au champagne quand on peut faire l’inverse ? Il est 19h30 et le public s’impatiente en ce jour d’inauguration de la quatorzième exposition Panorama. Monsieur Moo, en collaboration avec Louise Drubigny, s’est préparé pendant des mois pour ce qui va durer moins d’une seconde. Il a sollicité une entreprise de levage locale pour qu’elle suspende Yolande, c’est le nom du bateau, à plus de quinze mètres de haut. Ensemble, ils ont empilé quelques milliers de flacons d’un vin pétillant pour lui faire obstacle. Alors la coque de bois, vers 19h45, est lâchée pour se précipiter vers les bouteilles qu’elle fait exploser avant de provoquer l’effondrement du support de parpaing. Le premier choc fut cristallin, le second plus sourd. Monsieur Moo et Louise sont heureux et le public exulte. Quant aux spectateurs qui viendront plus tard sur les lieux de la performance, ils observeront les indices : Yolande échouée sur un sol jonché de bouteilles, cassées pour la plupart, mais pas toutes. Tel les membres d’une police scientifique, ils tenteront alors d’imaginer, de se reconstituer la scène, sans pour autant saisir le mobile d’un tel renversement artistique.

 

 

La couleur seule
 
Alexandre Rodtchenko, en 1921, a recouvert trois toiles de couleur pure, l’une de rouge, l’autre de jaune et la dernière de bleu. Or le voyage immersif intitulé DSLE -3- (see all the details) que l’artiste néerlandais Edwin van der Heide propose sur le plateau de tournage pourrait être considéré tel un hommage, par la transition, aux monochromes de Rodtchenko. Il y a, au commencement, de la lumière rouge, tout autour. Et de la lumière bleu, partout, à la fin. Le son, au début du voyage, est aussi pur que la lumière, mais il va progressivement se complexifier, jusqu’à devenir granuleux pour perturber enfin l’image. La large fente de lumière colorée qui entoure les spectateurs est alors balayée selon des rythmes qui évoluent, s’accélèrent, puis décélèrent. Nous pourrions tout aussi bien être les passagers d’un vaisseau spatial. On pense alors à cette transition sans fin du chef d’œuvre de Stanley Kubrick, 2001: a Space Odyssey, cet autre voyage dans la couleur seule. Il en est ainsi, plus les œuvres sont abstraites, plus on s’y projette en y injectant les souvenirs qu’elles déclenchent en nous.


Dans l’espace
Entrons maintenant dans l’espace de l’exposition où toutes les œuvres dialoguent entre elles car c’est ainsi que le commissaire l’a souhaité : point de black box, sauf à l’entrée où l’œuvre Mol de Ryoichi Kurokawa est quelque peu isolée. Deux projections quasiment similaires nous suggèrent qu’il est peut-être un monde parallèle au nôtre où tout est semblable, ou presque. Les images flottent littéralement dans l’espace sans que l’on sache exactement d’où elles proviennent. Deux parallélépipèdes, le temps d’un instant, évoluent dans le vide avant de se fragmenter en d’innombrables particules taillées comme des diamants. Comme en apesanteur, elles sont soumises aux accidents sonores d’une musique de bruits. Les monolithes en trois dimensions que nous avons vus sont encore dans nos esprits, ils sont encore là devant nos yeux sans que l’on puisse les identifier dans le chaos visuel que des accidents sonores tentent en vain d’ordonner. Ces particules qui flottent dans les espaces d’images sans support nous rappellent que le vide, dans l’univers, prédomine, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.



Dans l’invisible

Et puis, au centre de l’exposition, il est un cartel qui annonce l’installation Hand-held de David Rokeby. Plus que tous les autres cartels, celui-ci s’impose puisque l’œuvre est invisible. Les spectateurs, pour l’activer, doivent entrer dans son espace que l’on imagine cubique à postériori. Dans ce cube de rien, notre corps déclenche la projection d’images de mains et de cartes à jouer, entre autres objets. Alors, naturellement, on tend les bras pour recevoir ces images. Avec des mouvements allant de haut en bas, on fait la netteté. L’artiste connaît les fresques du couvent San Marco de Florence où Fra Angelico a représenté des mains coupées.

Mais il fait aussi référence à ceux qui, dans la rue, marchent en regardant fixement le téléphone qu’ils tiennent à la main. Dans l’espace cubique de son œuvre, l’artiste canadien a empilé les images pour que d’autres les cherchent, les trouvent. Sait-il encore lui-même où il les a dissimulées comme on cache un trésor pour mieux l’oublier ? Quant aux spectateurs, ils commentent les images qui apparaissent au creux de leurs mains pendant des chorégraphies improvisées pour l’occasion. Ils habitent l’espace de l’œuvre que l’artiste a taillé à même le vide.

 

Miroir de pluie
L’histoire de l’art est peuplée de miroirs, de Vélasquez à Pistoletto. Et Arthur Zerktouni, avec son installation intitulée In memoriam, d’allonger la liste des surfaces miroitantes artistiques. Mais c’est dans les goutes d’un écran d’eau que les spectateurs se reflètent. De prêt, elles sont comparables à des pixels, de rouge, de vert ou de bleu. De loin, elles forment le miroir qui renvoie notre image avec une certaine latence. Nos silhouettes, en creux, sont des plus fluides et mettent un laps temps à disparaître. Le miroir d’Arthur semble agir sur le temps, pour le ralentir quelque peu. De ce fait, nous pouvons jouer avec l’ombre de cet autre soit que l’on précède de peu. Les spectateurs s’apercevant de cette latence font des mouvements latéraux, comme pour éprouver cette installation définitivement interactive. L’eau, que l’on imagine en circuit fermé, n’a de cesse de rafraichir l’image de ceux qui l’observent tout en évoquant les dispositifs vidéo participatifs de pionniers comme  Peter Campus (video) ou Dan Graham (video) .

 

Perdue dans la ville
Il est un dispositif, dans le domaine de l’architecture carcérale, qui permet à un homme d’en surveiller quantité d’autres. Il se nomme panoptique et date de la fin du XVIIIe siècle alors que les satellites d’aujourd’hui, qu’ils soient civils ou militaires, autorisent quelques hommes à surveiller tous les autres. L’installation audiovisuelle Horizon des événements de Maya Da-rin s’articule autour de la technologie GPS, pour Global Positioning System, dont on sait qu’elle a été inventée par des militaires. Partant d’une colline, dans les hauteurs de Marseille, elle est équipée pour communiquer sa position en temps réel à la caméra qu’elle a laissée sur place. C’est ainsi que la caméra, continuellement renseignée par satellites, suit l’artiste au fur et à mesure qu’elle s’éloigne pour rejoindre le rivage en contre bas. Les spectateurs aussi tentent de la suivre du regard, mais ces derniers doivent deviner la présence de celle qui est cachée par les bâtiments de la ville. On l’imagine au centre du cadre qui se déplace par à-coups. La passante est aussi équipée d’un dispositif de captation audio qui permet au spectateur de recouper les informations pour mieux deviner la position de celle qui se sait traquée. Mais ne sommes-nous pas tous, en permanence, sous la surveillance d’une constellation de satellites invisibles et silencieux ? Quand regarder en l’air, c’est imaginer celui ou celle qui, derrière son écran, possiblement nous épie sans même savoir qui nous sommes.

Chaleur humaine
Enfin, il y a  Cellulairement, de Dorothée Smith, une installation d’une apparente complexité qui s’articule pourtant autour d’un concept simple : fusionner la chaleur, sans contact, de deux corps distants. L’espace de l’œuvre est occupé par un appareillage dont une caméra thermique qui permet aux spectateurs de découvrir leurs représentations au travers des quantités variables de chaleurs qu’ils génèrent. Mais ces données sont aussi archivées et transmises à l’artiste qui perçoit la chaleur de l’autre au travers, nous dit-on, d’une puce électronique implantée. L’idée même que l’on puisse correspondre avec autrui au travers de la chaleur corporelle que nous émettons sans pour autant la contrôler est intéressante. Car la communication à distance, bien souvent, induit l’acceptation de filtrages par les mots comme par les silences. Or ici, c’est la chaleur qui nous échappe et nous maintient en vie que l’on peut envisager de partager, de fusionner avec celle de l’autre devenue l’hôte.

 

Dominique Moulon

Le Fresnoy : www.lefresnoy.net
Panorama 14 : www.panorama14.net
Monsieur Moo : www.monsieurmoo.com
Edwin van der heide : www.evdh.net
Ryoichi Kurokawa : www.ryoichikurokawa.com
David Rokeby : www.davidrokeby.com
Dorothée Smith : www.dorotheesmith.net
Cellulairement : http://cellulairement.net

Publié dans le Digitalarti Mag #10

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