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VILLE CONNECTÉE, L’AVENTURE QUOTIDIENNE

 
(credits photo : Olivier Ratsi)
 
 
 
 

T’es où…? La ville n’est pas que réseau économique centré sur une division du travail, elle est aussi un réseau connecté de rattachements affectifs, une source continuelle de croisements de vies, de tragédies, d’histoires d’amour, de moments intimes et publics. 

 

Que la ville soit une confluence de réseaux n’est pas une nouveauté. Ne nous trompons pas : la ville a toujours suivi la logique du réseau, elle a toujours été, en principe, un  système d’échange. Dans ce sens, la cité du Moyen Age, dont la structure spatiale était basée sur l’idée de communauté (des êtres, des saints, etc.) témoigne, par exemple, de cette condition de ville réseau. Or, avec l’apparition étalée des nouvelles technologies de communication, les changements actuels de la ville sont, d’une part, la conscience que nous avons de la dimension du réseau qui la compose et, d’autre part, la vocation fortement sociale du besoin constant de connexion que la ville comporte intrinsèquement. Les vastes dimensions du réseau urbain contemporain mettent en évidence une complexité toujours plus élaborée. Ainsi, la difficulté chaque fois plus grande que représente la ville en tant que système de relation, nous permet de saisir la condition urbaine en elle-même. Pour comprendre la ville en tant que forme d’organisation de l’espace et du temps, il faut alors la réfléchir, la penser, comme le résultat d’un dialogue, d’une constante interconnexion entre tous ses éléments.  

 

La relation avec les objets, avec le milieu, et avec les autres,  présente la ville non pas comme un objet fermé, mais comme une structure proche de la figure ouverte d’un arbre. Ainsi, l’inter-subjectivité montre que la ville n’est pas que réseau économique centré sur une division du travail, elle est aussi un réseau de rattachements affectifs et, conséquemment, une source continuelle de croisements de vies, de tragédies, d’histoires d’amour, de moments intimes et publics. La ville connectée se construit par le jeu existentiel des autres. À cet égard, des auteurs comme Michel Maffesoli parlent de l’existence d’un "primum relationis", c'est-à-dire d’un destin naturellement "relationnel" de l’homme urbain. C’est parce que la ville est ainsi connectée que nous pouvons nous déployer et en même temps confluer en elle. 

Il est clair que la ville connectée comporte une stricte interdiction de se suffire à elle-même. Pourtant, entre la ville et celui qui la vit et la consomme, il semble parfois ne plus y avoir de "vraie" communication. En effet, nous sommes passés de la communication comme système d’accord (ou de désaccord) des uns avec les autres vers une communication qui est plutôt de l’ordre de la référence des uns aux autres. Comment nous déplaçons-nous dans cette ville connectée ? Labyrinthique, la ville contemporaine n’est plus exclusivement un problème de distance, mais plutôt de sens, voire d’identification et de repérage. Ses dynamiques sont de l’ordre de la référence événementielle, météorologique, géographique et corporelle. Actuellement, des dispositifs de localisation, de cartographies personnalisées, instantanées, nous ouvrent à de nouveaux mondes et à des nouvelles références. Il s’agit de nouvelles portes d’accès à des paysages urbains que la technologie dévoile (ou pas) devant nous avec des dispositifs qui agencent les objets et les désirs dans l’espace. Voilà un territoire où se trouvent des services objectivement nouveaux, intuitivement exploitables, et toujours subjectivement améliorables. C’est là où les images parlent au corps du consommateur, à sa sensibilité et non plus à sa capacité de "résoudre" le(s) problème(s) de communication et de déplacement.

 
 

Le consensus que la ville communique avec nous est aujourd’hui loin d’être rationnel. Un autre niveau de lecture est donc nécessaire pour établir des liens entre les producteurs de la ville et ses habitants. Pour mieux interagir avec (et dans) la ville, il faut alors comprendre non seulement que c’est une question de réseau et de connectivité, mais aussi il faut prendre en compte que la ville est une énergie, toujours changeante et continuellement en circulation. La communication entre nous et la ville est ainsi une immersion : il faut rentrer d’une façon intime dans le quotidien de nos besoins de connectivité. Or, nous savons déjà depuis longtemps que l’urbain est aussi dans l’intimité de nos foyers. Quand les innovations technologiques nous ont fait changer la cheminée au centre de nos foyers pour une "machine à images" (télévision, ordinateurs, écrans, tablettes, etc.), nous avons, d’une certaine manière, tracé sans le vouloir les linéaments pour une nouvelle sensibilité envers l’urbain. Des questionnements sur le dépaysement et l’aliénation, ainsi que sur l’isolement et le recueillement sont apparus dans nos relations urbaines quotidiennes. Dans ce sens, la vie dans la ville se présente toujours à nous comme le tracement d’une aventure: une aventure "ordinaire", voire "profane", qui se cache dans le jeu des cartographies customisées, dans l’échange constant avec l’entourage de la même manière que peut être l’imaginaire touristique et du voyage. Les technologies actuelles ont adapté intimement cette aventure à nos besoins journaliers.

Finalement, la question quotidienne  "t’es où ?" semble chaque fois plus invasive et plus vertigineuse. En elle, l’identité du correspondant est définie par sa localisation. De cette manière, toutes les cartographies, GPS, systèmes de références interactifs, visions par satellites, photographies panoramiques, et imaginaires de synthèse qui peuplent notre ville individuelle, se transforment en dispositifs portables et transportables d’accompagnement dans nos aventures quotidiennes. Connectées, des aventures instantanées, "prêt-à-porter" voire même numérisées, prennent le devant de la scène de nos expériences urbaines les plus enracinées. La signalétique, par exemple, plus qu’une notice rigoureuse sur l’usage des choses, est plutôt un système de pistes : nous passons de l’interdiction dans nos rapports avec l’image de la ville (protection patrimoniale, muséalisation, tourisme), à la fascination, l’étrangeté et la transgression intrinsèque de ces mêmes interdictions. Cette intrusion géographique est aussi le partage inconscient de nos intimités. Rêver la ville plutôt que la penser, halluciner les contacts plutôt que les concrétiser : voici finalement, un des leitmotivs de nos logiques urbaines contemporaines.

 
Manuel Bello Marcano
 

 

Publié dans Digitalarti Mag #9

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