emmanuellegrangier


Link Human/Robot. Questionne l'évolution de la relation singulière humain/robot et robot/humain. Vers une robotique autopoïétique

Nos robots sont-ils mortels ou immortels ?

À quel moment cessons nous d’être immortels ?

Ma relation à l’immortalité a commencé quand j’étais enceinte. Avant j’étais immortelle. C’était une évidence, un fait que l’on ne discute pas, auquel on ne pense pas. Je n’ai jamais eu d’envies culinaires, mais me suis réveillée un jour avec une étrange envie. À partir de ce moment-là et à chaque moment, j’eus le désir d’une clairière, d’être immergée dans ce monde clos, à la fois au-dedans et délicieusement en dehors, dans cette île verte et lumineuse. Promesse d’irréel.

Où que je sois, je me sentais dans ma clairière, à l’abri, apaisée, heureuse, ailleurs, en apesanteur. J’étais l’enfant que je n’ai jamais cessé d’être mais avec plus de force, insouciante et invincible. Invincible ? Non. Ce qui m’a frappé en premier, à mon réveil, c’est que j’avais perdu l’horizon, il s’était replié sur lui-même. Et l’image et les odeurs de la clairière me sont apparues au moment où j’ai cessé d’être immortelle. J’attendais mon premier enfant. Tout au long de ma grossesse, j’eus donc deux obsessions, l’une spatiale, l’autre temporelle, mathématiquement liées.

Quand Clovis a eu un an, j’ai réalisé une nouvelle vidéo,une série de portraits  enfant/père. Quelle image avez-vous de votre père ? J’ai demandé à chaque enfant d’habiller, de transformer ou pas son père pour qu’il corresponde à l’image qu’il a de lui.

Pour l’avant-première, je souhaitai que ce court-métragesoit précédé d’une courte performance scénique. Mon amie Isabelle Arvers qui a participé au film a pensé instinctivement aux premiers instants du film de Jacques Audiard “De battre mon cœur s’est arrêté“. À la première écoute, une seule phrase résonna « ça veut juste dire […] que t'a cessé d'être immortel », faisant ressurgir cette obsession primitive. La curiosité stimula mon attention. J’écoutai et écoutai à nouveau ce passage un grandnombre de fois. Ce texte parle de la mutation du lien paternel, comment les acteurs de ce lien changent de place. Comment le couple enfant/père s’inverse en père/enfant et comment cette inversion se prolonge et s’actualise avec la venue du premier enfant. Comment l’immortalité change de camp à chaque nouvelle génération. Mon père qui, pour l’état civil était mon grand-père, a perdu son statut de père au moment où j’attendais mon premier enfant et m’a quitté quand Clovis a eu six mois. La boucle est bouclée. Voilà comment j’ai cessé d’être immortelle. Et puis j’ai fait link 00 – to daddy. Je croyais devoir chercher cette relation au père comme quelque chose qui me manquait, la chercher au travers du regard, de l’expérience des autres, des enfants.

J’avais identifié le mécanisme de la perte.

 Link H/R

Il y a quelques mois j’ai commencé à travailler sur un nouveau projet, Link Human/Robot, une installation appartenant à la série link et constituée de deux séries de portraits humains/robots, robots/humains et d’un réseau social.

L’aventure commence par un entretien avec une quarantaine d’humains, hommes, femmes, enfants, adultes, néophytes ou passionnés par les avancées de la robotique auxquels je demande d’imaginer un robot qui partagera leur vie. Au troisième temps de l’entretien, celui qui concerne l’évolution dece robot, sa capacité d’adaptation et d’apprentissage, je pose cette question : Ce robot peut-il s’altérer ? Finira-t-il par ne plus fonctionner, par en quelque sorte “mourir “ ? 

Un long silence et Géraldine répond “il mourra en même temps que moi. Il ne peut pas vivre sans moi, il n’aurait plus de raison d’exister.“ Le robot compagnon amoureux qu’elle imagine est très humain excepté ses bras mécaniques articulés, il peut s’adapter, est capable de motivation intrinsèque mais n’évoluera pas au fil du temps et ne s’altérera pas.

Robotika, robot hyper évolué, hyper sensuel, hyper gracieux, rêvé par Norbert, totalement autonome, partiellement imprévisible et absolument humaine bien qu’en même temps dotée d’une “sorte de monstruosité“ arborant avec fierté son caractère de machine, pourra “même vieillir“… Mais si Norbert désire “jouer à la vie et à la mort“, “à l’interdit et à la transgression“ avec elle, il ne me dit rien sur sa mortalité ou son immortalité éventuelles.

J’ai imaginé un robot à intelligence collective fait de milliers de petits robots comme des feuilles translucides, des membranes qui peuvent se reproduire en s’agglomérant, en interaction les uns avec les autres, possiblement éloignés géographiquement. Il peut s’altérer mais il est potentiellement immortel. Seul un accident pourrait le détruire.

Le robot assistant, gestionnaire du temps de Julie, autonome, imprévisible qui a la capacité de s’adapter et d’évoluer ne peut pas s’altérer. Il est immortel.

Le robot machine de Max, aide technique et mécanique carpour Max l’avantage du robot sur nous, sa supériorité vient de ce qu’il n’est pas troublé par ses émotions, qu’il ne subit pas le poids de la culture, de la religion. Ce robot qui a la capacité de s’adapter et d’évoluer, Max me dit qu’il pourra s’altérer et “mourir“.

Purplevador, le robot compagnon évolutif d’Isabelle, entre super héro aux pouvoirs illimités, extraterrestre et humain, est sans aucune hésitation immortelle.

Georges le robot romantique de Colette ne peut pas s’altérer. Cependant, si Colette voudrait que son robot très humain soit immortel, elle répond que réalistement il finira par “mourir“.

Michel imagine un robot asexué holographique, une présence fantomatique, un champ d’aide, “un champ de conscience esclave“, qui répond, quand il le sollicite, à tous ses besoins matériels et immatériels. Il a la faculté de s’adapter et d’évoluer avec lui, de s’adapter à lui. À la question ce robot peut-il s’altérer, Michel répond oui si je le sature de demandes. Il pourra donc s’altérer par bug, accidentellement. Il n’est pas mortel mais cesse d’exister sous cette forme si son maître meurt, il est alors recyclé. Il est si intimement lié à son maître, qu’il n’a, en dehors de lui, aucune raison d’exister.

Le robot décadent, post industriel de Pierre, est un ancien cyborg qui s’est émancipé de ses fonctionnalités originelles pour muter en réalisant la symbiose avec d’autres ADN végétaux et animaux et accueillir ainsi une biodiversité. Recouvert de lichen, de lianes, avec un nid d’oiseau sur latête, sorte de chaman, “de conseiller, de guide spirituel“ en perpétuelle évolution, pouvant s’adapter potentiellement à n’importe quel environnement, il pourra s’altérer mais il a la capacité de se régénérer, il est donc potentiellement immortel excepté si “une explosion nucléaire“ ou un autre accident le détruit. Si son squelette métallique se fissure, le végétal colmatera ces fissures.

Georges espère que son robot assistant, un super bricoleur spécialisé, un super hercule qui obéit au doigt et à l’œil, mécaniquement évolutif, sera dans quelques années inaltérable.

À la question “finira-t-il par ne plus fonctionner, par enquelque sorte mourir ?“, Georges répond “non“, dans la mesure où onle perfectionne en fonction des besoins et des connaissances.

Le robot aspirateur de Céline pourra s’user mais il est immortel “parce qu’on peut le réparer“.  

Le Bavard(1) imaginé par Jean-Pierre et Pascal, “être de langage“ (…) “qui ne fait rien d’autre qu’écouter et parler“, est totalement autonome et imprévisible dans le langage. Il est capable de s’adapter à n’importe quel interlocuteur et s’il n’évolue pas physiquement, “il évolue dans le langage“, devenant unique à un certain moment de son évolution. “C’est unêtre assez fragile, puisqu’il n’existe que par ce qu’il dit et ce qu’il entend“, qui s’altérera “comme tout système informatique mais pas plus que ça“.“Peut-être qu’à un moment, il en aura marre de nous parler et qu’il décidera qu’il s’arrête… mais c’est peu probable. (…) Cependant si vous le mettez dans un univers très bruyant, par exemple imaginez qu’on le mette dans un asile d’aliénés, il peut très bien décider de couper les ponts parce qu’il suit plus, il ne sait plus comment réagir“.

 

Sur les douze robots aujourd’hui imaginés, six sont mortels. Deux parce qu’ils sont si intimement liés à leur maître qu’ils disparaissent avec lui, n’ayant plus de raison d’exister, un troisième dont le créateur aimerait qu’il soit immortel, Robotika et Le Bavard semblent eux aussi vraisemblablement soumis à un processus d’altération aboutissant à un arrêt définitif du système même si cela n’est jamais pas totalement explicite, finalement seul le robot machine de Max est délibérément, intrinsèquement mortel.

Que pouvons-nous déduire de la relation robot/immortalité ? Ce lien est-il fonction de leur anthropomorphisme, deleur inspiration biologique, de leur degré d’autonomie, de leur capacité à évoluer, à nous surprendre, de leur imprévisibilité ou de notre relation à eux?

Si l’on tente d’établir un début de classification, on s’aperçoit que parmi les six robots humanoïdes, trois sont immortels, troismortels, probablement les plus proches de nous, un est mortel par dépit, unautre parce que le lien qui le lie à son créateur est à la vie, à la mort, le dernier parce qu’il est soumis a un processus d’altération naturel.

Quant à l’immortalité, c’est pour tous une évidence liée pour l’un d’entre eux au fait qu’il soit “bio évolutif“.

Sur les six autres robots, trois sont mortels, un peut-être parce qu’il existe déjà, un autre par le lien qui le lie à son maître, un autre parce qu’il est altérable “comme tout système informatique“. Les autres sont immortels parce que réparables, adaptables et/ou évolutifs.

Finalement, qu’ils nous ressemblent physiquement ou non, c’est leur capacité à évoluer, à s’adapter, leur autonomie et leur relation à nous ou plutôt notre relation à eux qui statut de leur immortalité ou non.

Qu’est-ce qui se joue ici ? Notre propre désir d’immortalité qui semble l’emporter sur notre peur d’être dépassé, remplacé, deperdre le contrôle, notre démiurgie égocentrique, peut-être une forme d’empathie, de compassion, notre relation à la paternité ?

Comment le robot, enfant légitime ou illégitime, questionne-t-il voire modifie-t-il notre relation à la mort ?

 

 

Notre vision des robots a changé. Cette mutation a lieu mue par les avancées de la robotique qui commencent à pénétrer la sphère d’un plus large public. En robotique, à la mimésis du vivant se substitue aujourd’hui un bio mimétisme, les robots n’imitent plus le vivant mais ses mécanismes, ils mettent en œuvre des mécanismes complexes inspirés du monde animal, de la forme, du matériau, du comportement d’un être vivant, comme StickyBot, robot-gecko, RobotLobster, ou Robur, un robot oiseau, à ailes battantes, muni d’une caméra. La ressemblance du chien Aibo de Sony est aujourd’hui dépassée. Le référentiel a changé, ce n’est plus l’homme mais les processus du vivant, son autonomie, son autopoïèse. L’avenir du robot n’est plus de se fondre dans l’humain.

Des chercheurs comme Rodney Brook, ont émis l’idée que l’intelligence du robot devait être conçue en termes de sensibilité physique plutôt que de pensée symbolique.

Cette pensée s’appuie sur deux découvertes fondamentales l’intelligence collective ou encore intelligence en essaim, concept inspiré du comportement des colonies d’insectes et en particulier du fait que les interactions entre un grand nombre d’agents qui suivent quelques règles simples et fixes peuvent déboucher sur un comportement global complexe et évolutif, adapté aux aléas du monde et le calcul corporel qui contredit le concept d’intelligence centrale pilotant le corps-esclave du robot issu du concept aristotélicien d’une âme contrôlant le corps. 

Nos robots seront chatouilleux, ils auront peut-être lachair de poule. Ils auront une e-skin, une super peau capable de percevoir les vibrations, la lumière, la température, l’humidité, la pression… Et sous la peau, les muscles ?

Si toutefois la tendance anthropomorphe reste vivace, à ses côtés, se développe donc un autre imaginaire. Aujourd’hui, les robots ne sont plus exclusivement rêvés à l’identiques des humains, ou comme de pales erzatesmais également comme des êtres autonomes, qui peuvent être imaginés comme des entités très différentes de nous et avec lesquelles nous pouvons avoir un lien au-delà de notre paternité, des enfants émancipés. Nos robots ne nous appartiennent plus. Autonomie et accident deviennent les mots clés d’une nouvelle relation, une relation singulière fondée sur la reconnaissance de l’autre, d’une altérité voire le désir et la recherche de la différence. 

 

De plus, même si l’imaginaire reste empreint des créations cinématographiques et littéraires, les robots font leur entrée en scène dans notre quotidien. Ils nous deviennent familiers, ils ne sont plus seulement des êtres imaginaires.

Les robots ne sont plus non plus uniquement ces ouvriers de métal qui nous suppléent dans des tâches difficiles ou nous donnent accès aux milieux les plus hostiles mais nos robots postindustriels sont des domestiques, des jouets et plus encore des assistants, des compagnons.

Si, encore récemment, le territoire des robots devait être séparé de celui des humains, toute cohabitation étant jugée trop dangereuse, aujourd’hui on commence à expérimenter dans la sphère professionnelle ce “vivre ensemble“.

À la maison, les robots sont appelés à prendre de plus en plus d’autonomie. Ils peuvent lire une histoire aux enfants, tâche considérée jusqu’alors du ressort naturel et exclusif de l’homme. Nous sommes passés du rêve de l’androïde au robot-compagnon. Quant est-il alors de la frontière entre l’humain et la machine ?

 

La cybernétique postule que la différence entre systèmes vivants et non vivants, intelligents et non intelligents n’est qu’une question d’organisation des constituants entre eux et des interactions qu’ils développent. Si on donne la bonne impulsion à une machine et qu’on la laisse s’auto-organiser comme le fait le vivant, elle peut potentiellement à son tour devenir vivante, intelligente et pourquoi pas consciente. Si les robots parvenaient à atteindre ce degré de complexité, qu’est-ce qui les différencieraient alors des humains ? Peut-être encore leur relation à la mort ?

 

Nous sommes aujourd’hui à la frontière entre le rêve et la réalité où tout est encore possible et où tout est déjà possible, où l’imaginaire et le réel se côtoient et où l’imaginaire devient palpable.

Pour le public, néophyte ou passionné, les frontières se brouillent. Qui du robot de tel film, de l’androïde de tel autre, de Wabot 1, le premier humanoïde, de l’Aibo de Sony, le pionnier des robots de compagnie, d’Asimo robot humanoïde, prototype de compagnon, qui marche, monte les escaliers, parle et sert à boire, de SDR-4X, le premier robot capable de danser, ou de Nao 72, le 1er compagnon humanoïde de l’homme qui “est capable de s’adapter à n’importe quel environnement sans se heurter aux murs,sans tomber sans arrêt, sans se coincer les pieds“, de Robosapiens qui a une faculté de déplacement quasi naturelle, qui danse, fait du kung-fu, écoute oude ce robot-chiot qui apprend par lui-même, par essais et erreurs, à se tenir debout sur ses pâtes, à marcher puis à nager, est-il le plus réel, le plus actuel ?

Ce robot-chiot qui apprend donc à se déplacer non pas parce qu’il a été programmé dans ce but mais parce qu’il est motivé pour explorer des activités sensorimotrices nouvelles, cristallise un concept robotique aujourd’hui en plein essor, la motivation intrinsèque inspirée directement dela psychologie du développement des enfants ou autrement dit la notion de plaisir. Nos robots acquièrent par plaisir des compétences comme se déplacer, communiquer, pour lesquelles ils n’ont pas été programmés explicitement et ce programme, en quelque sorte égocentrique, de motivation et de curiosité, est indépendant de toute activité ou but, non spécialisé dans aucune activité locomotrice de façon à pouvoir les apprendre toutes.

La réalité rejoint ici la fiction. En cet instant si particulier où le réel devient fantastique. 

 

(1) Jean-Pierre Balpe et Pascal Bauer travaillent à un projet de robot dont le nom de code est Le Bavard 

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