Article exclusif du MCD #65 : Jardiniers de l’hacktivisme

Un article exclusif de Marie Lechner paru dans le dernier MCD "L'Internet voit vert" en vente sur www.digitalmcd.com

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Jardiniers de l’hacktivisme

Rompus aux techniques de la société du spectacle, de plus en plus d’artistes investissent l’espace urbain pour réenchanter les villes, alerter sur nos comportements irresponsables ou déjouer en public les contradictions d’un environnement abîmé par l’homme. Hors sol, leurs œuvres poétiques et politiques contrastent avec la grise réalité.

Un petit globe bleu plongé dans les ténèbres de l’univers. L’image, saisissante, baptisée
« Earthrise », fut prise lors de la mission spatiale Apollo 8 en 1968. Pour la première fois, l’humanité voyait l’intégralité de la Terre, et prenait ainsi collectivement conscience de sa fragilité. Cette photographie catalyse l’émergence du mouvement environnementaliste. Plus
de quarante ans après, à l’heure où la planète accueille son sept-milliardième habitant, et que plus de la moitié de la population mondiale se concentre en ville, produire des images capables de frapper l’opinion et de changer les comportements est plus que jamais un défi. Les problématiques écolos se trouvent au cœur de nombre d’interventions dans l’espace public, à la convergence de l’art urbain, de l’activisme et de l’innovation. Emblématiques du mélange des genres, les Yes Men et leurs hoax retentissants (ces canulars numériques) actualisent les recettes de Greenpeace à l’ère du Web. L’ONG qui réinventa le militantisme dans les années 1970, avec ses « mind bombs » (images chocs destinées à remplacer un vieux cliché par une nouvelle vision, tel le combat inégal d’un Zodiac face à un baleinier), a été à la source de bien des actions, jusqu’aux plus insolites. Telle la World Naked Bike Ride, manif festive à bicyclette et à poil qui célèbre le transport à la force des mollets et proteste contre la dépendance au pétrole. À Paris, ce sont les Dégonflés qui clouent sur place les 4x4, imités par les Raplaplas à Lyon, les Mous de la roue à Lille ou les Flagadas à Bruxelles. Certains sont prêts à aller encore plus loin pour sauver la planète à l’instar de Fuck for Forest, un couple juvénile norvégien qui copule sur le Net contre donations à la forêt tropicale.

L’imposture médiatique des Yes Men

Loin de n’être que ludique, la protestation environnementale a pris un tour artistique avec les performances dadaïstes des Yes Men, précurseurs de cette vague écolo-hacktive. À l’aide de faux sites web, ces as de l’imposture médiatique se sont ainsi fait passer pour des représentants de McDo, de l’OMC (l’Organisation mondiale du commerce) ou encore d’Exxon Mobile, procédant à ce qu’ils appellent des « corrections d’identité ». Lors d’une conférence dédiée aux professionnels de l’or noir, à Calgary en 2007, ils assurent aux industriels qu’ils pourront prospérer en transformant la chair humaine de milliards de victimes des calamités naturelles... en pétrole. Et d’inviter les conférenciers à allumer des bougies commémoratives façonnées avec cette matière pleine d’avenir, le « vivoleum » ! Affublés de « Survival Balls », grotesques combinaisons gonflables pseudo hi-tech, censées permettre aux riches de survivre à la catastrophe climatique, ils déferlent à travers les États-Unis,berceau de la civilisation de l’automobile, pour sensibiliser ses citoyens toujours accros
à l’essence. Entre artistes engagés et militantisme créatif, opérant à la fois sur les réseaux et dans la rue, les Yes Men sont emblématiques de l’internationale désobéissante qui émergea au milieu des années 1990, à l’ère de la mondialisation et de l’apocalypse écologique annoncée. Résistance à la sauvagerie du capitalisme financier et à ses conséquences sur la nature, mais aussi sur le travail, les relations humaines, la vie tout entière. C’est en toute logique qu’on les retrouve en 2004 aux avant-postes pour commémorer le 20ème anniversaire de la catastrophe de Bhopal, annonçant en direct sur BBC World l’indemnisation des 15 000 victimes... comme aujourd’hui ils sont aux côtés des 99 % d’Indignés qui occupent Wall Street.
Première des difficultés pour les hacktivistes écolo-urbains : mobiliser sur des thèmes aussi peu ragoûtants que la pollution, les déchets, le tri sélectif sans verser dans le moralisme simpliste. Un tour de force que réussit HeHe et son Nuage vert qui épouse les contours fluctuants du panache de vapeur d’une centrale au charbon à Helsinki ou d’un incinérateur à Ivry (lire page 20). Ici, le spectacle esthétique est ouvert à l’interprétation, tout comme cette rue repeinte en bleu par l’artiste Henk Hofstra à Drachten, aux Pays-Bas, en avril 2007. La traînée de huit mètres de large et d’un kilomètre de long recouvrant le bitume était visible depuis Google Earth. On pouvait y lire : «Water is leven» (L’eau, c’est la vie).

Du spectaculaire à l’imperceptible

Dans la rue, l’action la plus spectaculaire côtoie le geste le plus imperceptible, le bricolage low-tech le dispositif le plus sophistiqué. Certains graffitis artistes ont posé leurs bombes pour se mettre au vert. Comme le Brésilien Alexandre Orion qui a transformé un tunnel en ossuaire, où les crânes ne sont pas peints mais comme évidés en grattant la couche de crasse déposée par les pots d’échappement dans le tunnel, selon la technique du « reverse graffiti », dit aussi graffiti propre (récupéré depuis par des opérations publicitaires «eco-friendly»). Des « catacombes pour montrer aux habitants de Sao Paulo la tragédie de la pollution qui affecte la ville », une manière glaçante de leur rappeler ce qu’ils essaient d’oublier. Ou ce qu’ils ne voient pas... Comme ce brouillard électronique (electrosmog) dans lequel nous baignons au quotidien. Des étudiants de l’école d’architecture et de design d’Oslo se sont ainsi appliqués à révéler le paysage invisible des réseaux wi-fi en déplaçant dans la ville une barre dotée de diodes électroluminescentes (led) et d’une antenne wi-fi mesurant l’intensité du signal, photographiée en mode exposition longue (Light Painting Wifi). Dès 2004, l’artiste Usman Haque avait visualisé cet espace hertzien dans le ciel avec Sky Ear, un nuage composé de ballons d’hélium, de capteurs et de leds aux couleurs changeantes qui réagissait à l’environnement électromagnétique créé par les orages, les téléphones portables, les radios des ambulances ou de la police, les émissions télé...

L’artiste Gordan Savicic a poussé l’expérience un cran plus loin, histoire de ressentir dans
sa chair l’architecture digitale intangible. Il arpente les villes saturées d’ondes vêtu d’un corset spécial dont les sangles se resserrent dès qu’elles détectent un point d’accès à un réseau sans fil fermé. C’est cet accès refusé qui vous comprime. Ce que Savicic appelle la « douleur de la société de l’information ». Néo-bondage électronique, Constraint City, the Pain of Everydaylife, nous sensibilise à l’idée de ville subie.

Écolo-tags

L’intervention écolo-urbaine se fait aussi à l’échelle citoyenne : artistes et simples citoyens « reverdissent » spontanément la ville, recyclant ses rebuts et faisant entrer la nature par effraction sur l’asphalte. Optant pour le parasitage plutôt que le coup d’éclat. Si vous tendez l’oreille, vous aurez peut-être la surprise d’entendre chanter les criquets – les graffitis audio Sound Tossing (lire page suivante).
Ou voir d’anodins sacs plastiques fixés sur des bouches d’aération se transformer en ours polaire (Joshua Allen Harris), des manteaux de fourrure poussiéreux retourner à leur état originel, sous forme de renards, cerfs, ours (graffitis en poil de Neozoon) ou encore des lapins et chevreuils faits de mousse, fragile bestiaire poussant sur les murs comme autant d’anomalies sauvages en ville invitant le citadin à les caresser, à prendre soin d’eux et à renouer avec la nature. Car, estime la Hongroise Edina Tokodi, auteur de ces tags écolos, « si chacun avait un jardin à cultiver, nous aurions une relation plus équilibrée avec nos territoires ».

Terreau-ristes

Comme les jardins en ville sont rares, c’est une armada d’amateurs qui bêche et bine désormais les espaces délaissés, les friches, bordures de trottoir ou liserés entre deux pavés, capables d’accueillir un ou deux bulbes de tulipe.
Et ce, en toute illégalité. Depuis 2004, la guerilla gardening (rébellion jardinière) essaime et sème dans les villes du monde entier, initiée par Richard Reynolds qui a lancé le mouvement en Angleterre, qui se propage par les forums et les blogs. « Le but est de rendre le paysage urbain plus sympa, mais c’est aussi une forme d’expression et de réappropriation de l’espace public confisqué par les zones commerciales. »

Une guerre conviviale menée fleur au fusil, aux côtés d’autres terreau-ristes tels les Coloco, architectes paysagistes parisiens et leurs « green bombs », boules de semences catapultées
dans le milieu urbain afin d’y réintroduire de la biodiversité. Les Luz Interruptus, pour protester contre la rareté des espaces verts à Madrid, ont créé leurs propres jardins miniatures, implantant une quinzaine de petits écosystèmes sous cloche, éclairés comme autant d’avertissements lumineux. Ceux qui n’ont pas la main verte pourront à défaut grimper aux arbres lors de l’International Climbing Day, célébration profane initiée par Irational, chaque dernier dimanche de mars depuis 2003.

Un geste innocent et subversif, pour renouer avec l’environnement naturel, retrouver ce plaisir enfantin et rompre avec le conditionnement social qui nous retient de monter aux arbres tous les autres jours de l’année. Cette reconquête d’un espace urbain dévolu
à l’automobile s’exprime également avec le PARK(ing) DAY, fondé en 2005 par l’activiste américain John Bela. L’idée ? ventouser une place de parking, glisser quelques pièces dans un parcmètre et y installer pour une heure ou deux un coin de verdure, un bar, une aire de jeu, histoire de recréer des espaces de détente dans la ville dense et surmenée. Mais pourquoi se satisfaire de ces quelques mètres carrés lorsque qu’on peut transformer la ville entière en terrain de jeu ? Les adeptes du Service sauvage d’Aménagement Urbain et Rural hackent le mobilier urbain pour improviser une table de trottoir en kit ici ou un horodateur-décapsuleur là.

Caractéristique commune à ces propositions, l’œuvre est conçue comme un outil, que le public peut se réapproprier, qu’il s’agisse d’une idée, d’une technologie ou d’une méthode (Yes Lab). Plus qu’une audience, ce sont des utilisateurs que ces artistes recherchent.
La plupart des projets sont en open source, le manuel est publié sur le Web pour impliquer le spectateur, le rôle de l’artiste devenant plus complexe, collaboratif et social. Qu’il s’agisse de récolter des données sur la qualité de l’air à l’aide de pigeons équipés de capteurs (Pigeon Blog de Beatriz da Costa), de bricoler son potager d’appartement (Re-farm, lire page 16) ou de réduire sa consommation électrique (Nuage vert). Le citadin dépendant est incité à plus d’autonomie : produire sa propre énergie à partir de déchets organiques (Supergas, des Danois Superflex) ou d’hydrogène libéré par une algue (DIY Bioreactor des Californiens Futurefarmers), repérer les plantes comestibles en ville (Food for Free d’Irational) ou fabriquer ses propres objets selon ses besoins dans les fablabs. voire établir des systèmes de communication alternatifs en cas de coupure du réseau Internet, en créant des réseaux
peer to peer dans l’espace physique sous forme de clé USB cimentée dans les murs, où chacun peut déposer et télécharger des fichiers (Dead Drops d’Aram Bartholl).

Si le Whole Earth Catalog, bible des technos hippies, avait pour objectif en 1968 de rendre accessible une grande variété d’outils aux communautés en plein retour à la Terre (lire page 104), les artistes d’aujourd’hui fourbissent les armes pour survivre en milieu urbain. On en veut pour ultime preuve la thématique émergente de festivals d’art numérique : le kit de survie (survival kit).

Marie Lechner

Cet article est paru dans le MCD #65 "L'Internet voit vert / The culture of green tech".

Toutes les parutions de MCD sont disponibles à la vente sur www.digitalmcd.com

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