DRONE

 Jusqu’à une date récente, le « drone »appartenait à la seule musicologie :

son nom évoquait le souffle continu du didgeridoo aborigène, les longues plages sonores bourdonnantes et habitées de Monte Young, Coil ou Charlemagne Palestine…

War processing : faire la guerre avec un joystick
Le « drone » ne renvoie désormais plus à la seule sphère musicale. Des « bourdons » d’un nouveau genre emplissent le ciel : Le drone avait surgi (…). Une libellule géante de carbone et de réfractaire noir longue de trois mètres, dotée de deux ailes ultracourtes, d’une dérive et de deux microrotors. D’une batterie de senseurs thermiques. D’un canon rotatif de 14,5 mm (…). Et du sang-froid des machines.(…). Il y eut simplement un éclair blanc (…). Et le bruit terrifiant du canon vrilla l’atmosphère (in Babylon Babies, Maurice G. Dantec).
Depuis la présidence Obama, les vols d’UAV (Unmanned Aerial Vehicle) s’intensifient : quelque 70 attaques de drones ont fait plus de 1.000 victimes dans les zones tribales pakistanaises. Le Général Norton A. Schwartz, Chef d’état-major de l’armée de l’air américaine, vient ainsi de déclarer que, pour la première fois, l’US Air Force va former cette année plus d’opérateurs de drones que de pilotes de chasse (1).
De prime abord, ce nouvel engin ne semble rien de plus qu’une simple application guerrière de l’aéromodélisme, ou qu’un prolongement naturel du fameux bombardier furtif B2 Spirit – dont l’esthétique fuselée et menaçante était mise en scène par Stéphane Sautour dans Idoru.
Pourtant, son irruption fracassante dans la panoplie militaire marque une véritable mutation : le drone avec son pilotage au joystick à distance et son interactivité en vol, transforme la guerre asymétrique moderne en une sorte de jeu vidéo, une télé-guerre numérique. Depuis la base de Creech, dans le Nevada, la Central Intelligence Agency (CIA) contrôle les drones. Un espace clos rempli d’écran avec chacun un clavier et un joystick (source: La guerre des drones aura bien lieu, Armées.com).

Une armée de geeks
La fascination croisée et l’interpénétration des univers du jeu vidéo et de la guerre moderne sont historiquement établies. Un nombre considérable de jeux vidéos peuvent en effet se lire comme une privatisation ludique des exercices de simulations créés par les armées occidentales pour la formation de leurs recrues. Le genre bien nommé du military shooter, regroupant les jeux vidéos de tir, et le First Person Shooter ou FPS — jeu de tir subjectif dans lequel l’angle du joueur correspond au spectre visuel du personnage incarné — dominent aujourd’hui le marché exponentiel des jeux vidéos. Au sein des derniers FPS, le joueur évolue fréquemment dans un climat de contre-insurrection moyen-orientale, et la distribution formatée des rôles charrient fréquemment une forme d’idéologie militaire post-11 septembre.
Johan Hoglund note ainsi qu’un des plateaux de Call of Duty 4, situé dans une ville indéterminée du Moyen-Orient, et qui fait fureur chez les gamers, s’intitule The Bog, qui signifie à la fois « bourbier » et « toilettes » en argot anglais, illustrant ainsi l’attitude supposément ironique de l’armée américaine vis-à-vis des paysages urbains moyen-orientaux. L’environnement spatial et sensoriel n’existe qu’à cette seule fin : permettre au joueur de trouver des abris (arbres, bâtiments, véhicules, pénombre, bruit) ou le confronter à l’ennemi (…). Dans un contexte qui ne propose aucune autre alternative, la violence qu’utilise le joueur pour maîtriser son environnement semble tout à fait légitime, de sorte que le Moyen-Orient apparaît comme un espace où tout autre activité que la guerre serait impensable, illogique, impossible. (…) Cette guerre consiste à appuyer sur les boutons d’une manette et à intégrer la géopolitique virtuelle qu’il traverse (…) (2).

Champ de bataille désincarné,
L’État Major US a rapidement tiré parti de cette hybridation militaro-ludique dans sa recherche de nouveaux soldats : lors de la soirée de lancement de Resident Evil 5, l’armée a profité de ce rassemblement prometteur de gamers pour tenir stand et recruter… (3). En effet, inutile désormais de savoir ramper dans la boue avec un fusil-mitrailleur, une culture de la souris et un maniement expert du Joystick constituent une bonne base pour faire carrière.
Nouvelle étape de cette histoire, l’arrivée du drone et sa généralisation dans les zones de conflit ouvrent des perspectives saisissantes : un vivier inépuisable de geeks s’offre aux armées ! Préservées du dur apprentissage de l’esprit de sacrifice du soldat, des stages commandos et du stress post-traumatique, les nouvelles recrues pourront garder leur vie civile. Et depuis une base de l’Arkansas ou du Nevada, fighter un ennemi pixellisé avant de rentrer chez elles, compter leurs nouveaux amis Facebook, ou, pour les plus addict, se lancer dans une partie en ligne de First Personal Shooter…
Thierry Fortin nous apprend dans le Monde Diplomatique que les armées française et américaine utilisent une version du jeu Ghost Recon Adavanced Warfighter (Ubisoft 2005) pour entraîner leurs troupes, la première allant même jusqu’à organiser à partir de celle-ci des Lan Parties (rencontres de jeu en réseau) avec des civils au sein de l’École d’application de l’infanterie, afin de susciter des vocations. Dans ce jeu, les fantassins surarmés, affublés d’exosquelletes et équipés de drones, officient sur un champ de bataille désincarné, une jungle urbaine dépourvues de flaques de sang et débarrassée  de ses civils (Le Monde Diplomatique Guerres à la portée de tous, juillet 2007).

La pixellisation de l’ennemi
Côté pile, des militaro-geeks nourris aux jeux vidéos, qui dégomment des ennemis sur des écrans, dans une continuité parfaite avec une certaine culture de masse. Côté face, la mort bien réelle dans le monde plus prosaïque de leurs victimes. En novembre 2004, Bing West, journaliste et écrivain, a suivi une unité aérienne des Marines. Il fait le récit d’une attaque de drone au cœur de Falloujah :
« On a un Predator », lança Neumann après avoir appelé le Centre de Fusion. Lancé à partir d’un site près de Bagdad, le drone Predator emmenait un missile Hellfire.
Ses opérateurs et son flux vidéo se trouvaient en Californie. (…) « Qu’est-ce que vous en pensez, les gars ? », demanda Neumann, dont la conduite était participative. « Le tube ou la maison ? »
« La maison ! », s’écrièrent-ils en chœur. (…) Un camion s’était arrêté et 5 hommes étaient entrés dans la maison.(…)
Le mot avait été passé au groupe en repos, et plus de 20 Marines se serraient et chuchotaient dans le petit centre d’opérations.
« Restez-là, les moudj. Vous êtes presque au paradis. Partez pas maintenant. Partez pas. »
La porte de la cour s’ouvrit, un homme marcha jusqu’au camion, et ce dernier s’éloigna lentement.
« Un moudj bleu envoyé chercher le coca. L’enc… le plus chanceux du monde. »
Les deux écrans vidéos émirent soudain un flash blanc, comme si un fusible avait sauté. Il y eut un « M… » collectif des Marines alentour. Le centre du toit était maintenant un énorme trou noir.
« Dans le mille », dit Neumann. « Voilà ce que j’appelle dans le mille ! 

Guillaume Renoud-Grappin
La suite de cet article sur Digital MCD http://www.digitalmcd.com/2010/11/05/drone/

Your rating: None Average: 5 (1 vote)

Poster un nouveau commentaire

Le contenu de ce champ ne sera pas montré publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Allowed HTML tags: <p><b> <br> <a> <em> <strong> <cite> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd> <img> <h1> <h2> <h3> <h4> <h5> <h6> <div> <span> <embed> <param> <object> <script><i><b><u>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Insert Google Map macro.
  • Images can be added to this post.

Plus d'informations sur les options de formatage

CAPTCHA
Cette question est pour savoir si vous êtes un humain et pour éviter les sousmissions automatiques parasites.
Image CAPTCHA
Copy the characters (respecting upper/lower case) from the image.
www.gersbach.net www.troisfourmis.com