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THEÂTRE GLOBAL ET NOUVELLES TECHNOLOGIES


  Les Rencontres d’été de la Chartreuse à Villeneuve Lez Avignon sont l’occasion de voir des performances et des présentations d’étapes de travail d’auteurs en résidence. Nous avons découvert notamment Breaking, sur les élections iraniennes, d’Eli Commins, auteur et metteur en scène, qui participe par ailleurs à un projet d’écriture de théâtre sur Internet avec Joseph Danan, Emmanuel Guez, et Sabine Revillet, intitulé Illusion.com. Dans la bibliothèque, un espace permet également de parcourir les processus engagés dans “Les Sondes“, dispositifs de recherche et d’expérimentation. Entretien avec Franck Bauchard, directeur adjoint de La Chartreuse et
responsable du CNES, Centre National des Écritures du Spectacle.

Vous dirigez le CNES depuis 2007, quel est votre parcours ?

Je m’intéresse au rapport entre théâtre et nouvelles technologies depuis une quinzaine d’années. J’ai inauguré en 1996 une rubrique sur ce thème dans La Revue du Théâtre (Actes Sud). Dans mes multiples publications dans des revues et ouvrages collectifs, je posais sans le savoir les bases dramaturgiques de l’action que je développe aujourd’hui au CNES. Je suis convaincu depuis longtemps que l’environnement numérique appelle une profonde transformation de l’art théâtral.

Quel est ce dispositif que vous avez créé et nommé "sondes" ?

Ni colloque, ni formation, ni atelier, les sondes sont des espaces de confrontation, de rencontres, de chocs et collisions. Les sondes esquissent des utopies d’une scène au milieu des arts et des technologies de son époque. Le plus souvent à partir de questions posées par des grands réformateurs du théâtre, les sondes mettent en tension le théâtre avec des enjeux qui peuvent paraître antinomiques : la robotique, Internet, les flux d’information… Ces tensions créent de la résonance, de l’énergie, un processus vivant d’exploration. Cette expérimentation se développe sur trois axes de recherche : une mise en perspective des mutations de l’écrit et du théâtre, les liens entre dramaturgie et technologie, et la question de l’interprète à travers la relation homme/machine. Les sondes mêlent des résidents et des non-résidents, des scientifiques et des artistes de toutes disciplines artistiques, des auteurs et des ingénieurs, suscitant ainsi des rencontres créant leur propre alchimie. Dans leur déroulement, elles sont accessibles en permanence au public.

D’où vient cette appellation ?

Mc Luhan, auteur de La galaxie Gutenberg et de Pour comprendre les médias, envisageait le théâtre comme une “multisonde” explorant de manière incomparable, par sa capacité à combiner plusieurs médias, du jeu de l’acteur aux arts visuels, de la musique à la danse, son environnement culturel, médiatique et technologique.
Ce terme — comme l’atteste son usage dans le vocabulaire nautique, aérien, médical ou encore spatial — recouvre l’idée de passer d’un milieu à un autre, d’un environnement à un autre, d’un média à un autre. Ce qui est au cœur de notre entreprise. En explorant les conditions contemporaines de la scène, il s’agit de ressaisir la place spécifique et irréductible du spectacle vivant, même si celui-ci peut se déplacer dans des environnements médiatiques et technologiques qui modifient en profondeur les comportements des spectateurs (devenus aussi téléspectateurs et internautes).

Comment sélectionnez-vous les auteurs en résidence ?

Nos résidences sont liées aux dispositifs de soutien à la création, comme le Dicream par exemple, pour ce qui concerne le numérique. Le choix est établi en fonction des contraintes liées à la fois aux compagnies et à la Chartreuse. Tous les processus d’écriture sont présents à la Chartreuse. En 2008, nous avons accueilli, accompagné et soutenu 30 auteurs en résidence individuelle et 30 compagnies théâtrales et chorégraphiques. L’écriture du spectacle, en relation avec toutes les technologies de l’écrit aujourd’hui à la disposition des artistes, est ainsi une notion carrefour. Mon utopie (parfois atteinte), c’est de créer un milieu où les formes s’interrogent et se commentent entre elles.

Quels sont votre pire et votre meilleur souvenir des sondes ?
Certaines sondes sont construites autour d’un dispositif spécifique réunissant l’ensemble des participants dans une construction collective qui peut donner lieu à une écriture, des spectacles ou des performances. L’expérience la plus difficile a été celle de la toute première sonde sur les mutations de l’écrit dont la restitution devant un public s’est vite révélée un exercice périlleux. Il n’y a désormais plus de restitution des sondes, le public pouvant y accéder à tout moment. D’autres sondes s’offrent comme un cadre d’expérimentation en soi, tant pour les artistes que pour l’institution, à l’instar de Chartreuse News Network, qui transforme La Chartreuse en média. Nous avons vécu en mars dernier une expérience inoubliable et une solidarité extraordinaire : certains auteurs ont travaillé nuit et jour, il y a eu une émulation et un dépassement collectifs. Depuis, les traces accumulées sont publiées sur un site dédié.

Quels sont les projets en cours ? 

Nous développons des projets autour d’installations qui seront présentées en août 2010 et qui font le lien entre monument et projet artistique. Durant nos rencontres d’été, les lectures et les performances rassemblées sous le titre Du côté de chez soi offrent un large spectre des nouvelles écritures. Dans ce cadre, le monument devient en quelque sorte un média entre l’auteur et le public. En 2011, nous organiserons une manifestation intitulée mcluhan multisondes qui réunira des auteurs-auteures, chercheurs-chercheuses, dramaturges, acteurs-actrices, économistes, vidéastes, philosophes, syndicalistes, cinéastes, metteurs en scène-metteuses en scène, photographes, performeurs-performeuses, chorégraphes, spécialiste du patrimoine, plasticiens-plasticiennes, techniciens, théoriciens-théoriciennes des media, hommes et femmes politiques, chefs et cadres d'entreprise, danseurs-danseuses… À long terme, nous souhaitons que cette maison du théâtre devienne un lieu de prospective sur des enjeux de politique culturelle, que ces questionnements et ces croisements permettent d’offrir un cadre pour les aventures théâtrales de demain.

propos recueillis par Anne-Cécile Worms

Site: www.chartreuse.org
Les Sondes: http://sondes.chartreuse.org    

Extrait de : MCD n°54 | Acheter ce numéro

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