54e Biennale de Venise

Se rendre à la Biennale deVenise, c’est accepter de manquer des œuvres tant il y a d’expositionsnationales et d’événements collatéraux. Alors il convient de faire des choixsans omettre l’Arsenal et l’exposition ILLUMInazioni organisée par BriceCuriger, la directrice artistique de cette 54e édition. Il y a aussiles pavillons historiques, dans les jardins, et enfin les multiples musées,palais ou églises qui induisent bien souvent que l’on se perde dans Venise.

24 heures chrono

Le lion d’or du meilleurartiste, cette année, revient à Christian Marclay pour son collage vidéoinstallé à la corderie de l’arsenal. Intitulé “The Clock”, il a nécessité l’assemblage de milliers de séquencesprovenant de films d’auteurs et de séries télévisées. Où se suiventd’innombrables scènes contenant montres, pendules et horloges en tout genres,de tous             les styles et de toutes les époques. L’œuvre est synchrone avec le tempsréel aussi il est inutile de regarder l’heure, en cette biennale où le tempspresse, puisque on y est contraint. Etrangement, c’est là précisément quecritiques, galeristes, collectionneurs et amateurs prennent le temps de suivrel’histoire improbable qui découle du regroupement chronologique de marqueurstemporels cinématographiques ou télévisuels. Et l’histoire, le sens, jaillitmystérieusement de l’enchaînement qui s’est naturellement imposé à l’artiste.La multitude des points de vu l’emporte quand il n’y a plus que le temps quicompte dans cette œuvre aussi globale qu’intemporelle. Sans oublier les voixqui, régulièrement, scandent le temps qui passe, dans l’ennui, comme dansl’urgence.

Sans limites

C’est une file d’attenteimpressionnante qui annonce l’œuvre de la série “Ganzfeld” que James Turrell a installée à l’intérieur de l’arsenal.Les deux médiateurs situés de part et d’autre d’un monochrome rectangulairenous invitent à le franchir pour entrer dans une pièce où la lumière coloréen’éclaire qu’elle même. L’artiste, comme à son habitude, a littéralementéradiqué toutes les limites d’un espace intérieur qui n’aurait par conséquent plusde fond. Au point d’imposer la présence d’un autre médiateur pour matérialiserl’ultime limite à ne pas franchir, celle qui conduit pourtant au sublime. Alorsun spectateur tend le bras pour renseigner son esprit. Et sa main s’enfoncedans ce second plan qui, lui aussi, n’est que lumière, où même le sol a été“gommé”. Un autre spectateur s’exclame : « N’est-ce pas une mouchelà-bas, dans le lointain ? ». Un insecte que l’on ne saurait voir de peurque l’œuvre dans son entier ne bascule. Mais cet incident de la mouche ne faitque renforcer notre volonté de poursuivre une telle expérience sensorielleautant qu’il souligne la fragilité d’une œuvre qui nous conduit au sublime.

La chance

Cette année, c’est ChristianBoltanski qui représente la France. Et le Pavillon français est aussi lumineuxque bruyant alors que l’artiste a si souvent investi la pénombre, dans silence.Plusieurs installations se réfèrent les unes aux autres et l’on peut tenter sa“Chance”. Les portraits denouveaux-nés défilent sous nos yeux. Une sonnerie, parfois, retentit comme pourannoncer le début d’une pièce de théâtre ou d’un opéra et la machine ralentitpour s’immobiliser sur celui que la chance a choisi. Mais en quoi son destinserait-il différent ? Et pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Tous, un jour,nous nous sommes posés de telles questions. Deux compteurs à affichage digitals’incrémentent à chaque naissance, en vert, comme à chaque décès, en rouge.Tous, nous ne faisons que passer, furtivement, et nous serons remplacés,rapidement. Enfin il y a le jeu qui permet de “gagner l’œuvre”, à Venise commeen ligne. Il suffit pour cela de cliquer, mais nous n’avons qu’une chanceinfime de voir s’afficher un portrait qui ne serait autre que l’hybridation demultiples visages. Ne sommes-nous pas tous issus de tels “assemblages” ?

Art et politique

A intervalles réguliers, il ya un son dans les jardins de Venise qui couvre tous les autres. Répétitif, faitde graves et d’aigus, il s’amplifie à l’approche du Pavillon des Etats-Unis.C’est là, dehors, que les artistes Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla ontinstallé un tank. Mais celui-ci est renversé et ce sont de réels athlètes qui,plusieurs fois par jour, s’entraînent sur le tapis roulant qui active sesbruyantes chenilles. Les athlètes dominent donc le tank autant qu’ils lecontrôlent. Quant au char d’assaut, il nous apparaît aussi vulnérable qu’unetortue renversée. Mais que veulent nous dire les deux artistes, basés sur l’îlede Puerto Rico, en associant de telles machineries qui offrent pourtantquelques similitudes dans leur mode de fonctionnement ? Quel serait lemessage du gouvernement des Etats-Unis avec ce tank couleur des déserts irakienou afghan, ce char qui nous apparaît vaincu par un seul être, comme ce fut lecas place Tian'anmen ? Car force est de reconnaître que la biennale, pourles Etats, quels qu’ils soient, est aussi affaire de communication, alors quegaleristes et collectionneurs commercent ensemble sans qu’aucun prix ne soitaffiché.

Anges ou soldats

Nombreux sont les pavillons,dans les Giardini, qui se consacrent intégralement au travail d’un artiste, duoou collectif. Et c’est encore le cas au Pavillon Coréen qui présente plusieursinstallations, photographies et vidéos de Lee Yong Baek. Mais rien, à premièrevue, ne semble distinguer les photographies composant la série “Angel Soldier” de la séquence vidéo quiporte le même nom. Si ce n’est quelques mouvements, aux limites du perceptible,dans un univers de fleurs artificielles. Oui, il y a des déplacements ici oulà, quelqu’un habite l’image, faisant corps avec son environnement florale. Etc’est lorsque l’on distingue une arme de guerre, un fusil, que l’on comprendqui habite l’image : un soldat, puis un autre, et encore un, dont lestenues de camouflage sont pour le moins inattendues. Le pouvoir des fleurs, surla guerre, est sans limites, bien qu’elles soient, ici, au service dumilitaire. Et les étranges costumes sont aussi présentés dans l’exposition. Lesnoms qu’ils portent, Joseph Beuys, Marcel Duchamp, John Cage et Nam Jun Paik,trahissent les multiples influences historiques de Lee Yong Baek mais là, riende très surprenant tant il est d’artistes qui se réclament de Duchamp comme deCage !

Au cœur de l’actualité

Il n’est point, à Venise, dethématiques sociales, sociétales ou environnementales qui ne soient évoquées.Et c’est au sein de l’exposition collective du Pavillon danois que l’ondécouvre les quelques images, dont l’une est tout particulièrement ancrée dansl’actualité, de Taryn Simon. Il s’agit de la photographie d’un bassin au fondduquel on devine des conteneurs métalliques abritant quelques déchetsradioactifs. On apprend alors sur le cartel accompagnant l’œuvre qu’il s’agitde capsules très hautement radioactives et que le site américain de Hanford enrecèle bien d’autres. Un complexe nucléaire qui avait été construit en 1943 etoù l’on a produit du plutonium en quantité jusqu’à la fin de la guerre froide.C’était avant Fukushima, avant même Tchernobyl, quand on pouvait encoreeffectuer quelques rejets radioactifs dans l’environnement sans que le monden’en soit informé, pour ne pas qu’il s’inquiète inutilement. Taryn Simon aveccette image provenant d’une série destinée à rendre visible ce qui ne l’est pasdans son pays, nous apprend qu’Hanford compte parmi les sites américains lesplus contaminés. Combien y a-t-il de Hanford en devenir dans le monde ?

Robots d’artistes

Il y a, sur le plan officielde la Biennale, un logo Swatch. Car c’est à Venise qu’il faut être pour les marquescomme pour les musées. D’où le nombre sans cesse grandissant des événementscollatéraux en cette exposition internationale qui semble ignorer la crise.Celui intitulé “Outside itself”, et organisé par le centre d’art contemporainDOX basé à Prague, n’est qu’à quelques encablures de l’Arsenal. Federico Di’azy a installé deux robots industriels qui s’activent à sa place. Personne neconnaît la forme finale de la sculpture qu’ils réalisent en assemblantméticuleusement de petites sphères en plastique noir. Pas même l’artiste quin’a conçu que les règles régissant le processus de fabrication de l’œuvre, enrédigeant quelques algorithmes ayant valeur de “statement”. La sculpture se fait donc sans l’artiste, mais pas sansles spectateurs puisque les robots sont équipés de capteurs qui les renseignentsur l’activité environnante afin qu’ils intègrent le contexte de l’œuvre dansla forme même de cette création inprogress. Joseph Beuys, en d’autres temps, l’avait proclamé :« Nous sommes tous des artistes », humains ou robots.

Du numérique en sculpture

Dans Venise, il est même desartistes contemporains comme Barry X Ball qui investissent les musées. Cedernier a en effet pu installer ses œuvres au sein du Ca' Rezzonico pourtantdédié d’ordinaire au XVIIIe siècle vénitien. Ces créations, parce qu’ellesrenouent avec la tradition des portraits sculptés, s’intègrent parfaitement auxpièces historiques. Bien qu’elles diffèrent des collections du fait, notamment,des procédés de fabrication mis en place par l’artiste. Car le degré deréalisme tout comme la perfection des anamorphoses, l’instantanéité desexpressions ou le niveau de détails des motifs est aussi imputables au choix d’utiliserscanners 3D, applications de modélisation et fraiseuses à commandes numériques.Mais la contemporanéité de l’esthétique de Barry X Ball naît surtout desétranges assemblages ou compositions qui nous questionnent ainsi que desmarbres ou onix qu’il sélectionne pour des spécificités que bien des anciensauraient qualifié de défauts.

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