Le festival Ars Electronica de Linz

Le doyen des festivals d’artnumérique, après un passage éclair à la Tabakfabrik, est revenu sur ses lieuxde prédilection que sont l’Ars Electronica Center, la Brucknerhaus, le Lentoset l’OK Centrum où se tenait une autre exposition : Hohenrausch. Quant ausymposium de cette édition 2011, intitulé Origin, il a été organisé encollaboration avec le CERN.

Pré cinéma

Il y a, en haut de l’Ars ElectronicaCenter, une œuvre que l’on pourrait manquer tant elle est silencieuse etfragile, protégée du reste de l’exposition par l’obscurité de son environnementpropre. “Lost #2” est un hommage aupré cinéma, dans un musée dédié aux plus innovantes des technologies ! Etl’on imagine aisément l’artiste Ryota Kuwakubo disposer méticuleusement desobjets du quotidien sur un plan horizontal. La lumière, depuis, a été éteintepour ne jamais se rallumer et c’est un petit train électrique équipé d’unediode électroluminescente qui convertit son environnement proche en un paysagefantastique. Lentement il évolue, sans à-coups, à l’image d’un projecteur 35mm.C’est ainsi qu’il nous raconte l’histoire d’un voyage au gré des contrastes entreombres et lumières. Des gommes y dessinent ainsi une ville. Quant aux crayonsalignés qui ont définitivement perdu leurs couleurs, c’est un champ d’obélisquequ’ils représentent. Plus loin dans le temps, une simple passoire devient dômede lumière. Sans oublier les ampoules, le long de la voix, telles autantd’immenses châteaux d’eau. Puis, subitement, le modèle réduit revient sur satrajectoire, à grande vitesse. Le film est alors rembobiné en mode accéléré.Une excellente métaphore pour évoquer le fait qu’il y a peut-être, dansl’urgence de fins imminentes, des stimuli qui puissent déclencher lesrembobinages de nos vies entières.

Cinéma expérimental

Le cinéma, finalement, est affaire delumière et a, jusqu’à tout récemment, essentiellement été affaire de pellicule,si et seulement si on omet les histoires et les émotions, les tendances et lesstyles. Et ce n’est pas le cinéaste Paul Sharits, qui a consacré une partie desa vie à réaliser des films à clignotement, qui nous démentirait.L’installation “Continuization Loop”,qui est présentée au sein de l’exposition Cyberart de l’OK Centrum, s’articuleautour d’une interminable boucle de pellicule 35mm. Où il n’y a que des images,ou frames, noires ou blanches. Dehaut en bas, comme de bas en haut, elles défilent sous nos yeux, une colonnesur deux, tout en masquant alternativement la puissante lumière qui fait partieintégrante de l’œuvre. Ce dispositif cinématographique, bien que résolumentanalogique, pourrait tout à fait contenir un message qui aurait été encodé enlangage binaire. Mais qui serait à même de le décrypter, quand nous sommes toutsimplement captivés, littéralement hypnotisés par le flux ininterrompu des images,des ombres et des lumières. Le cinéma est aussi affaire d’échelle, alors onprend du recul pour n’y voir plus que du bruit, dans l’image, sans que nos yeuxne puissent s’en détourner.

Effets spéciaux

Restons à l‘OK Centrum où l’on sedemande si l’on peut traverser cette sculpture aux allures de couloir à uneépoque où la moindre des œuvres cinétiques ou minimales, même participative,est devenue intouchable dans le musée qui la conserve. Mais c’est au contrairequand on la traverse que cette pièce judicieusement, nommée “Tunnel” par le duo brésilien Cantoni-Crescenti,prend tout son sens. Progressivement, le sol se dérobe quelque peu sous nos paspendant que les portiques correspondant aux lames enfoncées basculent. Le corpsde l’œuvre se contorsionne comme celui d’un serpent avalant sa proie. Lespectateur, quant à lui, observe cet espace architectural qui, littéralement,se liquéfie pendant son passage. Comment ne pas penser aux effets spéciaux del’avant numérique, quand il fallait rivaliser d’ingéniosité, ou à cet art desingénieurs qui construisent tunnels et ponts en mêlant les lois de la physiqueà celles de l’esthétique. A plusieurs, l’expérience se complexifie alors queles participants rivalisent eux aussi d’ingéniosité pour mieux détourner cettesculpture cinétique résolument participative.

Cinema sampling

Il est des idées qui sont dans l’èredu temps. Ainsi aujourd’hui, la profusion des images encourage certainsartistes à ne plus en produire de nouvelles. On parle alors de cinema sampling ou de found footage, selon les contextes. L’œuvre “TheClock”, de Christian Marclay, doit être linéaire pour être présentée dansune biennale d’art contemporain comme celle de Venise alors que celle de JulianPalacz, “Algorithmicsearch for love”, est interactivecomme il ce doit dans un festival d’art numérique, celui de Linz. Mais il y aeu, dans les deux cas, une collecte d’innombrables séquences filmiques,mentionnant l’heure pour “The Clock” et avec desparoles pour “Algorithmicsearch for love”. Si le tempsprédomine, dans le premier cas, ce sont les mots saisis par les spectateursqui, dans le second cas, sont pris en compte par la machine effectuant lemontage qu’elle diffuse en temps réel. C’est ainsi que des échantillons de “I love you” ou de “Holy shit” se succèdent à l’image, d’un film à l’autre. Deux formesd’écriture et de langage, se superposent alors, celle de l’artiste autrichienqui a rédigé l’algorithme et celle de la machine exécutant les ordres dupublic.

Du biologique dans l’art

Ars Electronica compte parmi lesfestivals d’art numérique qui intègrent les pratiques artistiques interrogeantle vivant. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’être du Golden Nica de l’ArtHybride qui revient cette année aux membres du collectif français Art OrientéObjet. Leur projet, “May the Horse Livein Me”, a débuté il y a quelques années. Depuis, Marion Laval-Jeantet s’estprogressivement préparée à recevoir la dose d’immunoglobulines de cheval queBenoît Mangîn lui a injecté à la galerie Kapelica de Ljubljana, en Slovénie,pendant la performance du 22 février 2011. On voit Marion chausser desprothèses, afin que son regard croise celui du cheval, dans la vidéo quitémoigne de cette fusion allant au-delà du symbolique. Elle va même jusqu’àrecouvrir l’œil de l’animal avec sa main sans que celui-ci ne réagissevéritablement, tant il est “confiant” pendant l’expérience. Plus tard, elleconfiera avoir décelé en elle des états qu’elle avait ignorés jusque-là, bienaprès l’élévation momentanée de sa température corporelle. Mais quelle pourraitêtre aujourd’hui la part d’animalité que le corps de l’artiste n’aurait suéliminer ? A la fin de la performance, l’artiste remet la blouse blanchequi transforme ainsi le cobaye humain qu’elle a été en scientifique dans unemise en scène préalablement établie dans les moindres détails. Avec BenoîtMangîn, elle observe le “sang mêlé” que ce dernier vient de lui prélever. Du “sang de centaure” !

En miniature

Il y a des lignes de couleurs sur lessols de l’OK Centrum. En se suivant, elles signalent la cohabitation d’artistesde deux expositions distinctes, dans un même espace. Et c’est le cas dans lasalle principale que Stefan Banz a inondée pour la convertir en une merintérieure alors que le collectif HeHe y a placé le modèle réduit d’uneplateforme pétrolière. Le titre de cette seconde installation, “Is there a horizon in the deep water?”, nousrappelle la catastrophe récente qui a souillé les eaux du Golf du Mexique.C’est précisément ce triste événement qu’Helen Evans et Heiko Hansenreconstituent à grand renfort d’artifices et de fumées, quand la nuit tombe.Nous sommes habitués à l’idée de reconstitution et toutes les batailles, mêmeles plus sanglantes, ont été rejouées à maintes reprises. On peut aisément seprocurer la miniature d’un soldat napoléonien ou d’un avion de combat alors queles modèles réduits de plateformes pétrolières et de centrale nucléaire sontréservés aux industries cinématographiques d’Hollywood. Le grand publicserait-il davantage préparé à la reconstitution des catastrophes humainesplutôt qu’industrielles ? Y aurait-il quelque urgence à oublier leserreurs que nous pourrions par conséquent répéter plus aisément ?

Théorie des catastrophes

Bien d’autres catastrophes sont encoreévoquées dans le sous-sol du Lentos que Ralo Mayer a investi. L’artisteautrichien nous y invite à la résolution d’énigmes au travers defragments provenant, l’un des tréfonds de l’espace, une météorite vieillede plus de quatre milliards d’années, l’autre du réacteur de la centrale de Tchernobyl.Et puis il y a ce “magnifique” Panache de fumée blanche généré par l’explosionen vol de la navette Challenger. Sans commettre la reconstitution, au sol, deColumbia. « Manifestement, des dysfonctionnements majeurs » ont causéces deux catastrophes spatiales. Peut-être aussi qu’il y a quelques erreurshumaines, même infimes et donc comparables aux battements d’ailes d’unpapillon, qui se sont succédées durant l’assemblage de ce que Ralo Mayerqualifie de « machine la plus complexe jamais construite ». A moinsque l’on considère, comme le fait Paul Virilio, le potentiel catastropheinhérent aux inventions elles-mêmes car « Inventer le navire, c’est inventer lenaufrage, l’avion le crash, et le train, la catastrophe ferroviaire ».

Dans les hauteurs de Linz

L’autre exposition, à l’OK Centrum, s’intituleHohenrausch et se prolonge au-dessus des toits du bâtiment que l’on peutobserver depuis les ponts de bois suspendus par l'atelier Bow-Wow. Errant ainsidans les hauteurs de la ville, nous nous sommes quelque peu rapproché desnuages et nos corps disparaissent lorsqu’ils sont engloutis dans celui crééartificiellement par Fujiko Nakaya. Mais seule la cause est artificielle carc’est bien de la vapeur d’eau que les brumisateurs dispersent tout autour desspectateurs. L’artiste japonaise, depuis sa première mondiale en 1970 àl’exposition universelle d’Osaka, sculpte ainsi des nuages n’ayant d’artificielque les dispositifs qui les génèrent. Or quel plaisir de disparaître ici pourréapparaître là, de jouer avec cette nature d’artifice. Quelle jouissance,quand nous devenons hypersensibles à tous les sons dès l’instant que nousperdons temporairement la vue. Et les esprits sont allégés par la disparitiondes corps alors que les mains cessent de scruter l’invisible, l’inconnu. A demiimmergé, c’est la partie visible du monde que l’on observe tel le “Voyageur contemplant une mer de nuages”de Caspar David Friedrich.

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