L'ART NUMÉRIQUE A NEW YORK

PROMENADE DES ARTS NUMÉRIQUES À NEW YORK

À l’ère du numérique, tout se confond : les arts avec les médias, les technologies avec les jeux, les expériences avec les espaces, les installations avec les architectures urbaines. Promenade artistique, numérique, historique et géographique à travers la ville de New York.
(Tous les lieux sont à retrouver sur une carte à la fin de cet article)

Commençons par le début de l’histoire des arts et des “nouvelles technologies” : l’image en mouvement. The Museum of the Moving Image, installé à Queens depuis 1988, occupe un des 13 immeubles qui constituaient les Astoria Studios construits par Paramount en 1920 pour produire des centaines de films muets et sonores. En 1989, ce musée pionnier fut le premier à proposer une exposition consacrée aux jeux vidéo (Hot Circuits : a video arcade, lire le décryptage qu'en fait la directrice du musée, en anglais). En 2004, il a collaboré avec Ars Electronica pour présenter l’expo Interactions/Arts and Technology. Le musée a récemment rouvert ses portes suite à une rénovation et expansion architecturale en janvier 2011. Aujourd’hui, on y retrouve aussi bien des expositions permanentes d’artefacts issus des coulisses du cinéma classique ou actuel, que des installations de réalité virtuelle ou augmentée, des concerts de musique électronique, des collections ludiques d’images manipulées ou de graphiques animées piochées du Web…

Le circuit historico-numérique muséal continue son chemin dans le Upper East Side de Manhattan jusqu’au Whitney Museum of American Art. Connu pour sa fameuse Biennale d’art contemporain américain, c’est le premier musée consacré aux artistes américains vivants et le premier musée new-yorkais à proposer, en 1982, une grande exposition solo pour un artiste vidéo (Nam June Paik). En 2011, ce bloc de granit Bauhaus à l’échelle humaine présente une généreuse rétrospective du jeune artiste du numérique par excellence, Cory Arcangel.

Pas besoin de chercher loin un des musées les plus célèbres, les plus fréquentés et sans doute le musée le plus branché de New York, le Museum of Modern Art (MoMA). Situé dans la foule d’activité à Midtown, le MoMA reçoit touristes, professionnels, amateurs et étudiants à longueur de journée, toute l’année. Plus que consciente de sa popularité cosmopolite, l’institution prend très au sérieux sa mission de rapprocher tradition et modernité, formes anciennes et technologies de dernière heure. En plus de commander et d’accueillir des installations numériques souvent spectaculaires, en 2011 le musée a présenté l’expo Talk to Me : design and the communication between people and objects (le site de l'exposition en anglais), où l’on pouvait contempler par exemple une interface de jeu vidéo minimaliste à côté de jouets en forme d’animaux qui se transforment respectivement en le caractère japonais (kanji) qui les représente (Mojibakeru).


Photo credit : © BANDAI

Étant donné son statut à la fois institutionnel et populaire, c’est le MoMA que les artistes Mark Skwarek et Sander Veenhof ont choisi d’“envahir” en octobre 2010 avec leur intervention de réalité augmentée We AR in MoMA, exposition virtuelle d’œuvres non-invitées visibles uniquement sur smartphone dûment équipé à l’intérieur même du musée (voir la vidéo de l'exposition). Le vernissage de cette expo pseudo-hactiviste a eu lieu dans le cadre du festival annuel Conflux, qui explore la psychogéographie à travers des propositions artistiques aussi simples que des pistes de QR codes et aussi insolites que des chiens en laisse.

Un peu plus au sud du MoMA sur la 6e avenue, la Big Screen Plaza anime une place ouverte de 930 m3 sur laquelle trône un grand écran LED haute-définition de 9m x 5m. Depuis 2010, l’écran expose nombre d’œuvres vidéo et animées, y compris par les étudiants des écoles d’art new-yorkaises, ainsi que des courts-métrages art et essai et des films classiques, dans une ambiance tantôt intello-chic, tantôt grand public. Début 2012, c’est l’artiste français Maurice Benayoun qui était à l’honneur pour fêter le quatrième anniversaire du Streaming Museum, avec ses séries numériquesOccupy Wall Screen et Emotion Forecast.

En se dirigeant vers le sud-ouest, on tombe sur Chelsea, le quartier des nouveaux-galeristes, là où Manhattan mérite sa réputation de vitrine par rapport aux autres boroughs. S’y trouvent non seulement les grandes galeries du milieu d’art traditionnel new-yorkais, directement accessibles au rez-de-chaussée entre murs blancs et cadre industriel, mais aussi des espaces plus restreints à l’étage, au fond d’un labyrinthe de couloirs, où l’on risque de trouver un peu de tout et n’importe quoi, y compris quelques œuvres numériques, parmi d’autres objets insolites, projets conceptuels et montages chocs.

Il y a aussi la galerie Bitforms qui se consacre à l’art contemporain et nouvelles technologies, en représentant une quinzaine d’artistes. Il va sans dire que l’ouverture “downtown” du nouveau musée Whitney, conçu par l’architecte Renzo Piano et prévue pour 2015, va radicalement changer la face (et la fréquentation) du quartier.

En attendant, nous apprécions toujours le High Line, ce parc converti à partir d’un chemin-de-fer élevé abandonné, qui s’étend de la 12e rue à la 30e rue au-dessus de West Chelsea. Le High Line accueille toute l’année des œuvres d’art in situ, dont la plus harmonieuse était sans doute A Bell for Every Minute de Stephen Vitiello, une installation sonore qui de juin 2010 à juin 2011 faisait entendre, dans le paysage sonore urbain déjà animé, un enregistrement de sonnerie new-yorkaise différente à chaque minute de l’heure.

Mais le quartier galeriste de Chelsea est également le siège d’au moins deux centres d’art importants. Electronic Arts Intermix, une des premières associations américaines dédiée à l’art vidéo à sa création en 1971, poursuit sa mission de développer les arts vidéo et numériques en proposant ressources, éducation, projections, distribution et conservation. Depuis 1997, Eyebeam Art+Technology Center propose aux artistes et technologistes travaillant dans le numérique des résidences et des bourses accompagnées d’expositions, ateliers, performances et autres programmes publics. En 2011, l’espace brut de Eyebeam sur la 21e rue a notamment accueilli le festival Blip, rendez-vous annuel incontournable des amateurs de chiptunes, ou musique 8-bit. On y retrouvait tous les pionniers du genre, ainsi que les nouveaux talents de la jeune génération post-console, de Bit Shifter à 4mat (son live complet en vidéo), de l’électronique vintage au pur numérique en passant par l’acoustique, dans une ambiance ludique de rave intello-geek.

Descente à SoHo, ancien quartier des artistes bohèmes devenu quartier des boutiques chics, où Harvestworks Digital Media Arts Center se trouve effectivement juste au sud de Houston Street. Créée par un collectif d’artistes en 1977, l’association expose des œuvres numériques dans son petit espace sur Broadway, tout en proposant des ateliers et des résidences d’artistes pour enseigner et promouvoir la maîtrise des technologies dans la création artistique. Harvestworks organise notamment le New York Electronic Art Festival qui réunit chaque année installations numériques, concerts de musique électronique, performances multimédia, etc., dans plusieurs lieux à travers la ville.

Juste à l’est de NoHo dans le East Village, The Stone représente le concept du minimalisme DIY mené jusqu’au bout. Conçu et dirigé par John Zorn, compositeur et musicien culte de l’avant-garde new-yorkais, The Stone est avant tout un espace, diminutif et dénué de tout accessoire sauf un piano Yamaha, des haut-parleurs, une quarantaine de chaises pliantes et une table au rez-de-chaussée bétonné d’un vieil immeuble anonyme au coin de l’avenue C et la 2e rue, comme une tanière secrète où seuls les initiés se retrouvent pour écouter la musique avant-garde et expérimentale pure. En fait, le lieu est ouvert à tout un chacun, qu’il soit curieux ou converti, qui vient apprécier un set dédié en échange d’une modeste contribution de dix dollars payable en liquide à l’entrée — 100% de la recette de la soirée étant remis directement à l’artiste ou aux artistes en question.

Pas de scène, pas de bouffe, pas de bière, rien que de la musique acoustique, électronique et électroacoustique en performance live dans l’intimité du lieu. Au programme, beaucoup de musiciens accompagnés de leur violoncelles, trombones, accordéons ou percussions, souvent augmentés en électronique, mais également quelques artistes new-yorkais parmi les plus expérimentaux de nos jours : Laurie Anderson, pionnière dans son genre, ou le jeune Tristan Perich, toujours fascinant (sinon hypnotisant) avec ses compositions synthétisées, “électro-organiques” et autrement inspirées des mathématiques et du code informatique, dont sa célèbre “1-Bit Symphony”.

En traversant l'East River, on quitte Manhattan pour atterrir à Brooklyn, et plus précisément à Dumbo — quartier acronyme de “Down Under the Manhattan Bridge Overpass” — qui occupe le petit territoire riverain entre les deux ponts. Ancienne zone industrielle devenue friche occupée par artistes squatteurs fauchés et plus récemment embourgeoisée avec Starbucks. West End avec des immeubles historiques convertis en résidences de luxe… et une concentration de start-ups et de petites entreprises travaillant avec les technologies numériques dans les secteurs du design, du jeu, des applications mobiles, de la communication, de l’édition, etc. En effet, ils opèrent dans les mêmes immeubles où des étages entiers sont occupés par des galeries, des associations d’art et des studios d’artistes en résidence. Il en résulte une cohabitation curieuse; ces mondes parallèles se croisant surtout à l’occasion de manifestations grand public, où l’on explore son entourage habituel avec une autre perspective.

C’est le cas du Dumbo Arts Festival, qui transforme les rues pavées en kermesse de printemps avec performances le jour et projections la nuit, en plein air, pendant que les studios ouvrent leurs portes et la technologie est recadrée par des expositions d’art numérique. Le point culminant de l’édition 2011 était le spectacle de vidéomapping Immersive Surfaces par une vingtaine d’artistes sur le pont de Manhattan, où les images fluides semblaient trembler sous chaque passage de métro. Composante réseau social oblige, on encourageait les spectateurs à tweeter des images de l’installation ; ces images étaient ensuite visibles par smartphone flottant autour du pont en réalité augmentée.

Autre lieu de rencontre du quartier surtout connu pour sa “Floating Kabarette” au-dessus d’un vrai lac intérieur, cocktails à la main, le Galapagos Art Space organise des présentations et conférences autour de l’industrie du numérique, et parfois des performances live de music électroacoustique, comme celles de Tristan Perich ou du compositeur-programmeur hongkongais Samson Young, qui intègre souvent des sons 8-bits dans ses compositions pour orchestre.

En se promenant plus vers l’intérieur du borough, au-delà de Brooklyn Heights dans le quartier plutôt familial de Boerum Hill, The Invisible Dog Art Center est une oasis de création artistique contenue dans un ancien entrepôt de laisses en plastique rigide pour chien “invisible”. À peine retouché, cet espace brut à trois étages et un sous-sol est habité par plusieurs œuvres permanentes directement inspirées du lieu, artistes du théâtre et plasticiens en résidence, expositions et performances éclectiques d’artistes émergents, installations provocantes et mini festivals d’expérimentation en tous genres. Parmi les œuvres augmentées de technologie numérique, on se souvient de Prana, conçue et réalisée sur place par Chris Klapper, une installation lumineuse qui réagit à l’approche des visiteurs et aux vibrations ambiantes comme un cœur qui palpite, ou au repos comme un poumon qui respire (la vidéo de l'installation)

Quatre rues plus loin à l’est, au 4e étage d’un petit immeuble sur la 3e rue, on pénètre dans NYC Resistor, un espace partagé par une collective de hackers multidisciplinaires. Ce hackerspace abrite notamment Makerbot Industries, fabricant d’une imprimante 3D de bricolage commerciale, le Microcontroller Study Group, qui travaille sur des projets utilisant Arduino et autres applications de l’électronique intégrée à des objets, ainsi qu’un laser professionnel. NYC Resistor propose également des cours d’initiation aux techniques et reste ouvert à tout collaborateur intéressé.

La promenade se termine là où l’exploration personnelle commence, au cours de mouvements, de communautés et de cultures alternatives et underground. Pour ce qui est des jeux indépendants DIY, la collective Babycastles, créée par Kunal Gupta et Syed Salahuddin en décembre 2009 pour coïncider avec le festival Blip, a relancé le concept de l’arcade indé nouvelle génération qui donne lieu à une culture avant-garde de jeux artisanaux, joués en société dans une ambiance rétrocyberpunk.

Après avoir quitté des lieux qui finalement n’étaient pas permanents, leur cabines de jeu bricolées sont actuellement réparties dans plusieurs espaces : le quartier hipster de Williamsburg (Death By Audio et Public Assembly), le quartier artistique émergent de Bushwick (Secret Project Robot) et au NYU Game Center, galerie vitrine de la très sérieuse formation à la conception de jeux vidéo en tant que création artistique, qui siège sur le campus de la New York University à Manhattan. L’évolution future de Babycastles est à suivre à la rentrée 2012. À l’heure de la nouvelle arcade, d’Arduino, du vidéomapping et de la réalité augmentée, c’est à chacun de trouver son propre chemin de création numérique dans la jungle urbaine de la grosse pomme : rendez-vous à New York !

Cherise Fong

Babycastele: http://babycastles.tumblr.com
Big Screen Plaza: http://bigscreenplaza.com
BitForms: www.bitforms.com
Blip Festival: http://blipfestival.org
Conflux: http://confluxfestival.org
Dumbo Arts Festival: http://dumboartsfestival.com
EAI (Electronic Arts Intermix): www.eai.org
Eyebeam (Art+Technology Center): www.eyebeam.org
Galapagos Art Space: http://galapagosartspace.com
Harvestworks (Digital Media Arts Center): www.harvestworks.org
MoMA (Museum of Modern Art): www.moma.org
Museum of the Moving Image: www.movingimage.us
NYC Resistor: www.nycresistor.com
NYU Game Center: http://gamecenter.nyu.edu
The High Line: www.thehighline.org
The Invisible Dog (Art Center): www.theinvisibledog.org
The Stone: www.thestonenyc.com
Whitney Museum of American Art: www.whitney.org

Publié dans le Digitalarti Mag #10

Digitalarti Mag, le magazine international des arts et de l'innovation numériques

Magazine gratuit et interactif disponible en ligne

 

En relation

[Appel à projet] Mapping

Les Rencontres Audiovisuelles lancent un concours international de mapping vid&

SOUND WAYS fait sa B.O.

Le collectif MU a créé la nouvelle application Sound Ways pour so

[Concours] Proposez vos teasers pour la Semaine Digitale de Bordeaux

Depuis quatre ans, la ville de Bordeaux rattrappe son retard dans le secteur du

[Agenda] L'été des festivals numériques

La chaleur est enfin là et vous préparez votre programme pour les

Commentaires

Poster un nouveau commentaire

Type the characters you see in this picture. (verify using audio)
Rentrez dans la case les caractères que vous voyez dans l'image ci dessus, avec ou sans majuscule. Si vous ne parvenez pas à lire les caractères, cliquez sur envoyer pour générer une nouvelle chaîne de caractère.